L’accélération algérienne autour du gisement phosphatier géant de Tébessa (Blad el Hadba) marque un changement de dimension. En confiant deux contrats stratégiques au chinois CHEC et à l’italien Saipem, Alger ne se contente pas d’un projet minier : elle construit une filière intégrée, de l’extraction à la transformation, avec l’ambition assumée de devenir un acteur majeur du marché mondial des engrais : une production annoncée de 10,5 millions de tonnes par an. Le satisfecit de l’ambassadrice d’Italie, citée par le site TSA, qui qualifie le projet de « visionnaire » et le situe au-delà du simple cadre minier, confirme que l’Algérie mobilise ses partenariats économiques les plus solides (Chine, Italie en l’occurrence) pour transformer une ressource géologique en levier géopolitique et industriel.
En fait, c’est cet article de nos confrères algériens qui nous a alertés en décidant d’écrire cet article, en espérant qu’il fera bon effet, comme on dit.
La Tunisie : le même potentiel, une trajectoire inverse
Le contraste est brutal quand on regarde les chiffres tunisiens. La Tunisie a produit 8,131 millions de tonnes de phosphate en 2010, avant de chuter fortement les années suivantes, avec un effondrement immédiat à seulement 2,281 millions de tonnes dès 2011. Depuis, le pays plafonne : la production de la CPG aurait atteint environ 3,9 millions de tonnes en 2025, contre 3,04 millions en 2024, loin des niveaux d’avant-crise. L’objectif officiel pour 2026 n’est que de 4,5 millions de tonnes, avec une ambition à 9,4 millions de tonnes seulement à l’horizon… 2035, soit un quart de siècle pour espérer retrouver le niveau de 2010.
Les causes du blocage sont connues et documentées depuis plus d’une décennie : difficultés de transport, faiblesse du réseau ferroviaire, insuffisance des ressources en eau industrielle nécessaires au lavage du phosphate, problèmes d’approvisionnement en ammonitrate et tensions de trésorerie. Le Groupe chimique tunisien (GCT), principal client industriel de la CPG, subit en cascade cette fragilité : baisse des taux d’utilisation de ses unités de production et diminution des quantités de phosphate transformé, en raison de la vétusté des équipements et de l’augmentation des pannes. Et pour couronner le tout, les mouvements sociaux continuent d’aggraver la situation : en mai 2026 encore, la production était totalement paralysée à Metlaoui, Redeyef, Moularès et Mdhilla par des mouvements de protestation liés aux primes de l’Aïd et de productivité, dont les montants avaient subi une baisse drastique.
Le plus inquiétant n’est pas la stagnation de la production, mais sa traduction commerciale : sur les deux premiers mois de 2026, l’INS a signalé une baisse de 24,6 % des exportations du secteur mines, phosphates et dérivés, preuve que même le potentiel de redressement affiché reste extrêmement fragile.
Pourquoi le projet algérien constitue un danger direct
La réponse à cette interrogation en quatre points qui devraient, selon nous, réveiller les pouvoirs publics.
Course à la part de marché mondiale. Si l’Algérie atteint son objectif de 10,5 millions de tonnes annuelles avec un outil neuf et intégré (CHEC + Saipem), elle produira à elle seule plus du double de l’ambition tunisienne à 2035. Avec dix ans d’avance. La Tunisie, déjà marginalisée sur le marché mondial des engrais depuis 2011, risque d’être définitivement reléguée face à un voisin doté d’une infrastructure moderne et de partenaires financiers solides.
Effet ciseau sur les investissements étrangers. Un projet salué comme « visionnaire » par l’Italie attire des capitaux et une expertise que la Tunisie, empêtrée dans des grèves récurrentes et une trésorerie exsangue, ne parvient pas à mobiliser au même rythme.
Risque de dépendance régionale inversée. Historiquement puissance phosphatière de référence au Maghreb, la Tunisie pourrait voir l’Algérie devenir le hub régional de transformation et d’exportation, redessinant les rapports de force économiques dans la région à son détriment.
Fenêtre de temps qui se referme. Le redressement tunisien, qualifié par les analystes de « progressif » et « non linéaire », s’étale sur près de dix ans. Or le marché mondial des engrais, sous tension géopolitique (guerre au Moyen-Orient, demande alimentaire croissante), pourrait se recomposer bien plus vite, ce qui laisserait la Tunisie hors-jeu au moment où elle espère enfin remonter en puissance.