La chute de Mokha et la progression des Houthis vers Bab el-Mandeb marquent un spectaculaire retournement de situation au Yémen. Pour l’Arabie saoudite, qui investit depuis des années des milliards de dollars dans le conflit yéménite, cette débâcle sonne comme un sérieux revers stratégique. Mais comment une telle déroute a-t-elle été possible ?
C’est, sans aucun doute, une cinglante défaite pour Riyad et une victoire éclatante pour les Houthis et, par ricochet, pour leur parrain iranien. Ainsi, dans une percée fulgurante, les combattants houthis, équipés et entraînés par les Gardiens de la révolution iraniens, ont écrasé les forces gouvernementales soutenues par l’Arabie saoudite avant de s’emparer, jeudi 10 septembre, de Mokha, ville portuaire stratégique sur la mer Rouge.
Par la suite, les Houthis ont progressé vers le sud le long du littoral jusqu’à Dubab afin de prendre le contrôle de l’île de Perim, un petit îlot, situé au cœur du détroit de Bab el-Mandeb qui revêt une importance stratégique considérable. Large d’à peine 32 kilomètres dans sa partie la plus étroite, le détroit constitue l’un des principaux passages maritimes entre la mer Rouge et le golfe d’Aden.
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Désormais, les rebelles houthis n’ont même plus besoin de drones ou de missiles pour perturber la navigation sur l’un des corridors maritimes les plus sensibles du commerce mondial. Quelques soldats, stationnés sur l’île de Perim ou sur les côtes et dotés de n’importe quelle roquette portative bon marché peuvent mettre en joue les navires !
Les raisons d’une débandade
Mais comment expliquer la débandade des forces gouvernementales yéménites soutenues par Riyad, qui a permis aux rebelles houthis de progresser aussi rapidement et de réaliser une percée aussi fulgurante ?
Les observateurs y voient notamment le résultat des tensions croissantes entre l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, dont le retrait des forces du Yémen en janvier dernier a considérablement fragilisé le camp anti-houthi.
Déjà sur le terrain, cette coalition était minée par ses propres divisions. Dans l’un des pays les plus pauvres du monde, l’armée régulière yéménite ressemble davantage à une mosaïque de factions qu’à une force militaire véritablement unifiée. Elle rassemble des combattants aux loyautés multiples : pro-saoudiens, pro-émiratis, forces locales et tribales, mais aussi groupes affiliés à Al-Qaïda ou aux Frères musulmans. En un mot, une armée éclatée, traversée par les rivalités et les allégeances contradictoires.
Soutenues financièrement et militairement par Riyad, qui consacre près de 80 milliards de dollars par an à sa défense, les forces gouvernementales yéménites ont logiquement cédé face à l’offensive houthie sans opposer de résistance.
Pour Riyad, le revers est d’autant plus cuisant que la puissance militaire saoudienne n’a pas suffi à transformer ses moyens financiers en efficacité stratégique. Les Houthis, eux, démontrent une nouvelle fois qu’une force moins puissante sur le papier peut prendre l’ascendant lorsqu’elle bénéficie d’une organisation plus cohérente, d’une forte motivation idéologique et d’un soutien iranien déterminant.
L’Arabie saoudite prise en étau
En effet, Bab el-Mandeb est, avec le détroit d’Ormuz, l’un des carrefours maritimes les plus importants pour le transport de pétrole et de marchandises depuis le Golfe vers la mer Méditerranée via le canal de Suez. On estime que 12 % du commerce mondial passe par ce détroit, dont le tiers des marchandises conteneurisées mondiales.
Vendredi 11 septembre, les houthis pro-iraniens se sont montrés rassurants vis-à-vis de la communauté internationale : « la navigation est sûre pour toutes les compagnies à l’exception des navires saoudiens, qui ont déjà été interdits d’accès », a déclaré le porte-parole militaire du mouvement.
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Mais derrière ce message faussement rassurant, se dessine pourtant une réalité autrement plus inquiétante. L’Arabie saoudite, premier exportateur mondial de pétrole, se retrouve désormais prise en étau entre deux points de passage maritimes stratégiques : le détroit d’Ormuz, sous la pression iranienne, et Bab el-Mandeb, où les Houthis entendent imposer leurs propres règles.
Pour rappel, depuis fin août, les houthis ont directement attaqué l’Arabie saoudite, avec des tirs de missiles balistiques et de drones vers les raffineries des villes du sud du Royaume. Le 11 courant, une épaisse fumée noire s’élevait au-dessus du désert saoudien, qui pourrait venir d’une frappe sur l’oléoduc qui va du détroit d’Ormuz au port de Yanbu sur la mer Rouge.
Trump aux abonnés absents
Conscient du danger stratégique que représenterait la prise de facto du détroit de Bab el-Mandeb par les forces soutenues par l’Iran, et alors que les forces houthies avançaient vers la ville côtière de Mokha et que les troupes yéménites soutenues par l’Arabie saoudite reculaient, le prince héritier Mohammed Ben Salman aurait téléphoné, selon Axios, une première fois à Donald Trump jeudi 10 septembre pour l’informer de la détérioration rapide de la situation militaire au Yémen.
Quelques heures plus tard, il aurait rappelé le président américain pour l’exhorter à lancer des frappes américaines contre le mouvement soutenu par l’Iran.
Un responsable américain cité par Axios indique que l’administration Trump fournirait à Riyad des renseignements sur les Houthis ainsi que des données de ciblage, mais n’envisageait pas à ce stade d’intervention militaire directe.
A noter que quelque 200 militaires américains sont déployés en Arabie saoudite pour fournir un soutien non combattant (logistique, renseignement…), selon cette même source, citée par Axios. Mais comment expliquer le refus de Trump d’aider un allié aussi précieux que le royaume wahhabite ?
Lâchage
Ce refus s’explique avant tout par la volonté de Washington d’éviter l’ouverture d’un nouveau front au Yémen. Alors que les États-Unis sont déjà engagés dans une confrontation majeure avec l’Iran autour du détroit d’Ormuz, Trump redoute qu’une attaque contre les Houthis ne provoque une riposte iranienne contre l’Arabie saoudite et n’entraîne une dangereuse escalade régionale. Pour Washington, l’objectif reste de préserver la liberté de navigation en mer Rouge et à Bab el-Mandeb sans s’enliser dans le conflit yéménite.
Bref, protéger les intérêts saoudiens, oui ; se lancer dans une nouvelle guerre pour eux, non !