La Turquie, l’Arabie saoudite et le Pakistan ont conclu un pacte de défense mutuelle dans un contexte marqué par la guerre entre les États-Unis, Israël et l’Iran. Au-delà de son annonce, son contenu reste encore imprécis : les mécanismes de riposte, le rôle des forces armées et la nature des menaces concernées ne sont pas clairement définis.Quelle analyse peut-on faire de ce pacte ? L’ancien diplomate Ezzeddine Zayani nous livre son analyse dans une déclaration exclusive à leconomistemaghrebin.com
Ezzeddine Zayani souligne que le pacte de La Mecque coïncide avec les récents développements qu’a connus la région, notamment la guerre américano-israélienne contre l’Iran. Ce conflit a démontré que l’Iran n’était pas un adversaire facile à vaincre. Téhéran a montré qu’il disposait de capacités militaires suffisantes pour infliger des dommages importants à ses adversaires.
Il part du constat que les pays du Golfe, situés à proximité immédiate de l’Iran, ont particulièrement subi les conséquences de cette confrontation. Les attaques visant les infrastructures, les raffineries, les navires ou les installations stratégiques peuvent avoir des répercussions considérables sur la sécurité, les investissements, le transport aérien et l’activité économique de toute la région. C’est dans ce contexte que les trois pays ont cherché à mettre en place un dispositif qui ne repose pas exclusivement sur la protection américaine. L’objectif consiste à permettre aux États de la région de compter d’abord sur leurs propres moyens.
Une première alliance sans les USA
Le diplomate précise à cet égard que l’un des éléments les plus significatifs de cet accord réside dans l’absence des États-Unis. « Pour la première fois, trois puissances musulmanes concluent un pacte de défense sans la participation directe de Washington. Cette évolution revêt une grande importance sur le plan géopolitique. Elle traduit une volonté d’autonomie stratégique, même si l’accord ne signifie pas nécessairement une rupture avec les États-Unis. Washington demeure un allié majeur des pays du Golfe, mais ceux-ci semblent désormais vouloir diversifier leurs partenariats et réduire leur dépendance à l’égard d’une seule puissance », explique-t-il.
Le pacte intervient donc à un moment crucial, marqué par les conséquences de la guerre contre l’Iran et par les interrogations croissantes concernant la capacité des alliances traditionnelles à garantir la sécurité régionale. La principale question consiste dès lors à déterminer ce qui unit réellement les trois signataires et ce qu’ils cherchent à obtenir à travers cet accord.
Ezzeddine Zayani: « L’Arabie saoudite cherche à protéger ses projets économiques »
Il estime comme suit: « L’Arabie saoudite cherche à réduire sa dépendance envers les États-Unis et à diversifier ses garanties de sécurité. Le royaume dispose de moyens financiers considérables, mais il souhaite transformer cette puissance financière en capacités militaires et en partenariats stratégiques plus solides. »
Toujours selon l’analyse d’Ezzeddine Zayani, Riyad veut également protéger ses infrastructures, ses voies maritimes, ses installations énergétiques et ses projets économiques. Une nouvelle attaque contre une raffinerie, un navire ou une infrastructure stratégique pourrait décourager les investisseurs, provoquer une fuite des capitaux et affecter des secteurs essentiels, notamment le transport aérien et le tourisme.
Il poursuit : « Pour l’Arabie saoudite, le pacte constitue une manière de « sauver les meubles ». Il s’agit de renforcer la dissuasion, de rassurer les investisseurs et d’éviter que le royaume ne devienne la principale victime des tensions entre l’Iran, Israël et les États-Unis ».
La Turquie veut retrouver une place centrale
La Turquie entend, pour sa part, accroître son influence au Moyen-Orient. La montée en puissance de l’Iran a pu donner le sentiment qu’Ankara perdait une partie de son rôle dans la région. En rejoignant cet accord, la Turquie cherche à rappeler qu’elle demeure une puissance militaire et diplomatique incontournable.
Son appartenance à l’OTAN constitue également un atout particulier. Ankara peut ainsi se présenter comme un interlocuteur capable de dialoguer avec les puissances occidentales tout en participant à une initiative régionale indépendante.
Par ailleurs, la Turquie dispose d’une industrie de défense particulièrement développée, notamment dans les domaines des drones, des systèmes électroniques et des équipements terrestres. Le financement saoudien pourrait offrir à l’industrie militaire turque de nouvelles possibilités en matière de recherche, de production et d’exportation.
Le Pakistan veut sortir de son isolement
Le Pakistan tire également profit de cet accord. Il apporte une armée expérimentée, une position stratégique en Asie du Sud et une capacité militaire importante, notamment dans le domaine terrestre.
Ezzeddine Zayani précise: « La dimension nucléaire du Pakistan constitue un élément supplémentaire de dissuasion. Toutefois, le pacte ne précise pas que l’arsenal nucléaire pakistanais serait automatiquement mobilisé en cas d’attaque contre l’un des trois signataires. Il serait donc excessif de considérer que l’accord instaure une garantie nucléaire au profit de l’Arabie saoudite ou de la Turquie. Pour Islamabad, ce rapprochement permet surtout de renforcer son poids diplomatique et de sortir d’un certain isolement. La crise régionale lui a offert l’occasion de mettre en avant son rôle diplomatique, ses capacités de médiation et sa volonté de jouer un rôle plus important dans les affaires du monde musulman. Même si le pacte se présente comme défensif, il adresse un message à plusieurs acteurs, en premier lieu à l’Iran. Téhéran a d’ailleurs vivement critiqué l’accord, estimant qu’une entente “sur le papier” avec la Turquie et le Pakistan ne garantirait pas la sécurité de l’Arabie saoudite. »
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Cette configuration pourrait permettre aux signataires de renforcer leur sécurité sans donner l’impression de constituer un front entièrement dirigé contre l’Iran. Le pacte pourrait ainsi chercher à dissuader Téhéran tout en évitant une escalade directe. « L’accord peut également être interprété comme un message adressé à Israël. Les relations entre le Pakistan et Israël restent tendues, tandis que la proximité stratégique entre Israël et l’Inde constitue une source de préoccupation pour Islamabad. De son côté, l’Arabie saoudite n’a pas adopté une position totalement catégorique à l’égard des accords d’Abraham », poursuit-il.
L’absence de l’Égypte
L’absence de l’Égypte constitue un autre élément important, rappelle Ezzeddine Zayani. Tout en ajoutant: « Le Caire n’a pas été associé au pacte, alors qu’il représente une puissance militaire et politique majeure dans le monde arabe. L’absence de l’Égypte pourrait donc traduire la volonté de Riyad de préserver un équilibre diplomatique délicat et d’éviter d’élargir le pacte à l’ensemble du Moyen-Orient. Il s’agit peut-être également de limiter l’implication des grandes puissances régionales et de maintenir l’accord dans un cadre strictement défensif et trilatéral ».
Un pacte encore muet sur plusieurs points
La principale faiblesse de l’accord réside dans le manque de précisions concernant sa mise en œuvre. Le texte ne permet pas encore de savoir comment les trois pays réagiraient concrètement à une attaque.
Plusieurs questions restent ouvertes : les cyberattaques seront-elles considérées comme des actes d’agression ? Les sabotages contre des infrastructures ou des navires déclencheront-ils une réponse collective ? Quelle sera la réaction en cas d’attaque menée par des milices ou des groupes non étatiques ? Les signataires devront-ils intervenir militairement ou pourront-ils se limiter à une assistance politique, logistique ou financière ? La riposte sera-t-elle graduée, automatique ou laissée à l’appréciation de chaque gouvernement ? Enfin, quel est exactement l’adversaire visé par le pacte?
Ezzeddine Zayani souligne à ce propos : »La crédibilité du pacte dépendra de la mise en place d’un commandement commun, d’exercices conjoints, de procédures de consultation et de mécanismes précis de financement et de riposte. En définitive, ce pacte peut être interprété comme une alliance de circonstance et, dans une certaine mesure, comme un accord de bon voisinage stratégique entre trois pays qui ont chacun leurs propres intérêts ».
Il poursuit : « La Turquie veut accroître son influence et valoriser son industrie de défense. Le Pakistan cherche à renforcer son rôle diplomatique et stratégique. L’Arabie saoudite souhaite garantir sa sécurité, protéger ses ambitions économiques et éviter de dépendre exclusivement de Washington.L’accord pourrait également contribuer à réduire les tensions dans le Golfe, dans la mesure où il ne semble pas explicitement dirigé contre l’Iran. Il pourrait offrir aux pays de la région une forme de protection régionale et limiter leur recours direct à une intervention américaine ».
Cependant, cette lecture reste conditionnée par les développements futurs. Le pacte demeure, pour l’instant, largement symbolique, car ses modalités concrètes d’intervention ne sont pas encore clairement établies. Chaque signataire peut y trouver son intérêt, mais les divergences entre les trois pays pourraient aussi limiter son efficacité.
Un tournant politique, mais pas encore une alliance militaire
En conclusion, Ezzeddine Zayani estime que « Le pacte de La Mecque peut être intéressant, mais il reste malheureusement muet sur plusieurs points ».
En d’autres termes, ce pacte représente un instrument de dissuasion, une tentative d’autonomie stratégique et un exercice de diplomatie régionale destiné à éviter une nouvelle escalade.