En septembre 2026, trois transformations majeures du commerce mondial se déroulent simultanément. À New Delhi, le sommet des BRICS place une nouvelle fois au centre des discussions l’interopérabilité des systèmes de paiement, les règlements transfrontaliers et le recours accru aux monnaies nationales et aux technologies financières numériques.
En Afrique, la Zone de libre-échange continentale africaine (Zlecaf) entre progressivement dans une phase plus opérationnelle, avec l’ambition de transformer l’intégration commerciale du continent en flux réels.
En Europe, le Mécanisme d’ajustement carbone aux frontières est entré dans son régime définitif depuis janvier 2026.
Trois transformations, trois architectures en construction : financière, commerciale et réglementaire. Et une même question pour la Tunisie : sommes-nous en train de les subir, de les observer ou de nous positionner pour en tirer avantage ?
Trois transformations, une même urgence
La simultanéité de ces évolutions change la nature du problème. Il ne s’agit plus seulement d’anticiper les mutations du commerce international. Il faut désormais décider où la Tunisie veut se situer dans les nouvelles chaînes de valeur, les nouveaux circuits de paiement et les nouvelles infrastructures de conformité.
Le pays possède pourtant plusieurs cartes maîtresses : une position géographique exceptionnelle, un tissu industriel diversifié, des ingénieurs et des compétences technologiques reconnues, une proximité historique avec l’Europe et une appartenance pleine et entière à l’espace africain. Mais ces atouts ne produisent pas automatiquement de la puissance économique. La géographie ouvre une porte. La stratégie décide de ce qui passe par cette porte.
BRICS : le sujet n’est pas une nouvelle monnaie, mais une nouvelle architecture des paiements
Le débat autour des BRICS est souvent résumé à une éventuelle « dédollarisation » ou à la création d’une monnaie commune. Cette lecture est trop simpliste. Le mouvement actuellement observable est plus pragmatique : les pays membres cherchent à faciliter les paiements transfrontaliers, à améliorer l’interopérabilité de leurs systèmes et à réduire certaines dépendances aux infrastructures financières intermédiaires. L’Inde pousse notamment à l’examen de connexions entre monnaies numériques de banques centrales, tandis que les discussions portent également sur l’utilisation des monnaies nationales.
C’est précisément là que le sujet devient tunisien
Pour une entreprise tunisienne qui veut commercer avec l’Afrique ou avec certaines économies émergentes, la question n’est pas idéologique. Elle est opérationnelle : combien coûte le paiement ? Combien de temps prend-il ? Combien d’intermédiaires sont nécessaires ? Quel risque de conformité ou de change accompagne la transaction ?
Les banques tunisiennes doivent donc commencer à regarder les nouvelles architectures de paiement non comme un débat géopolitique éloigné, mais comme une évolution potentielle de leur propre métier.
La question pourrait bientôt être moins « quel système remplace SWIFT ? » que « avec quelles architectures notre système bancaire doit-il être interopérable demain ? ». Cette réflexion concerne directement les banques, la Banque centrale, les autorités de régulation et les entreprises exportatrices. Elle mérite une stratégie nationale plutôt qu’une simple veille.
ZLECAf : passer de l’intention africaine à l’ingénierie des flux
La Tunisie n’est pas absente de la ZLECAf. Elle a ratifié l’accord en 2020 et a depuis engagé plusieurs étapes d’intégration dans le dispositif continental. En 2026, le sujet n’est donc plus celui de l’adhésion, mais celui de la capacité à transformer cette appartenance en commerce, en investissements et en chaînes de valeur. C’est une nuance essentielle.
L’Afrique n’est plus simplement un marché potentiel que les entreprises tunisiennes pourraient un jour conquérir. Elle devient progressivement un espace commercial organisé, avec ses règles, ses mécanismes préférentiels, ses corridors logistiques et ses stratégies industrielles. La Tunisie dispose de compétences susceptibles d’y trouver des débouchés : agroalimentaire, pharmacie, ingénierie, services numériques, formation, équipements industriels et services professionnels.
Mais exporter vers l’Afrique ne consiste pas uniquement à trouver des clients. Il faut financer les opérations, sécuriser les paiements, assurer la logistique, accompagner les entreprises, comprendre les réglementations locales et construire des implantations durables.
Autrement dit, l’enjeu n’est plus seulement de vendre en Afrique. Il est de construire les infrastructures financières, logistiques et institutionnelles qui permettent de vendre durablement en Afrique.
Des initiatives tunisiennes récentes montrent d’ailleurs que le processus commence à se structurer. Le dialogue avec le secrétariat de la ZLECAf s’est intensifié et la Tunisie a engagé des démarches visant à approfondir son intégration au marché continental. Mais l’ambition doit désormais changer d’échelle.
Le véritable indicateur de réussite ne sera pas le nombre de forums consacrés à l’Afrique. Ce seront les entreprises tunisiennes installées, les contrats signés, les financements mobilisés, les flux commerciaux générés et les emplois créés.
MACF : quand la conformité carbone devient une condition d’accès au marché
La troisième transformation est déjà là. Depuis le 1er janvier 2026, le Mécanisme d’ajustement carbone aux frontières de l’Union européenne est entré dans son régime définitif. Il concerne notamment le ciment, le fer et l’acier, l’aluminium, les engrais, l’électricité et l’hydrogène. Les importateurs européens doivent désormais intégrer dans leurs obligations le contenu carbone des produits concernés et le mécanisme financier associé.
Le changement est majeur. La performance industrielle ne se mesurera plus uniquement au prix, à la qualité et aux délais. Elle intégrera de plus en plus la capacité à mesurer, documenter, tracer et certifier l’empreinte carbone. Pour les exportateurs tunisiens concernés, la donnée carbone devient donc une donnée commerciale. C’est un changement de paradigme.
La question n’est plus seulement de produire à un coût compétitif. Il faut également être capable de démontrer, données à l’appui, comment le produit a été fabriqué et quelle quantité d’émissions lui est associée.
Cette contrainte peut devenir un handicap. Elle peut aussi devenir une opportunité. La Tunisie pourrait construire une véritable capacité nationale autour de la mesure carbone, de la certification, de la traçabilité et de la conformité réglementaire. Elle pourrait même transformer progressivement ces compétences en services exportables vers d’autres économies africaines confrontées au même accès au marché européen. Autrement dit, la contrainte réglementaire européenne peut devenir, pour la Tunisie, une nouvelle filière de services à forte valeur ajoutée. Encore faut-il l’anticiper.
Trois transformations, une même infrastructure invisible
C’est peut-être ici que les trois sujets se rejoignent. Paiements internationaux, commerce africain et conformité carbone semblent appartenir à trois mondes différents. En réalité, ils reposent sur une même infrastructure invisible : la donnée, la confiance et la capacité institutionnelle à certifier les transactions. Une banque qui veut accompagner davantage ses clients en Afrique doit maîtriser les nouveaux circuits de paiement et les risques associés.
Une entreprise qui veut exporter dans le cadre de la ZLECAf doit maîtriser les règles d’origine, les procédures douanières, les paiements et la logistique. Un industriel qui veut continuer à vendre sur le marché européen doit désormais maîtriser ses données “carbone“. Dans les trois cas, la compétitivité dépend de plus en plus de systèmes d’information, de standards, de certifications et de capacités humaines. C’est précisément là que la Tunisie possède un avantage qu’elle sous-estime encore : son capital humain technologique.
Il faut désormais une doctrine d’action
La réponse tunisienne ne devrait pas consister à produire trois nouvelles séries de rapports. Elle devrait commencer par trois décisions. Pour les paiements internationaux, il faut établir une feuille de route nationale permettant d’identifier les architectures auxquelles les banques tunisiennes doivent pouvoir se connecter, en tenant compte naturellement des exigences de sécurité, de conformité, de change et de supervision.
Pour la ZLECAf, il faut passer d’une politique de promotion générale de l’Afrique à une politique de corridors prioritaires : quelques pays, quelques secteurs, quelques filières, avec des mécanismes de financement, de garantie, de prospection et d’accompagnement clairement identifiés.
Pour le MACF, il faut accélérer la constitution d’un véritable écosystème tunisien de mesure, de certification et de traçabilité carbone, associant administration, entreprises, laboratoires, organismes de certification, universités et compétences numériques.
La logique est la même dans les trois cas : identifier les infrastructures, désigner les responsables, fixer les échéances et mesurer les résultats. C’est cela, passer de la prospective à l’exécution.
La géographie ne suffit plus
La Tunisie possède une position que beaucoup de pays aimeraient avoir : à quelques heures de l’Europe, au cœur de la Méditerranée, profondément intégrée à l’espace arabe et située sur le continent africain. Mais une position géographique n’est pas encore une position stratégique. Elle ne le devient que lorsqu’elle est transformée en flux, en investissements, en plateformes, en entreprises, en services et en infrastructures.
Les trois transformations qui se déroulent actuellement nous offrent précisément cette possibilité. Le système financier mondial se recompose. Le marché africain s’intègre progressivement. Le marché européen impose de nouvelles normes environnementales. La Tunisie peut continuer à les considérer séparément, comme trois dossiers administratifs distincts. Ou comprendre qu’ils dessinent ensemble une nouvelle carte de la compétitivité.
Dans cette carte, notre véritable avantage ne sera pas seulement notre proximité avec les marchés. Ce sera notre capacité à devenir un point de connexion entre l’Europe, l’Afrique et les économies émergentes — financièrement, commercialement et technologiquement.
La fenêtre est ouverte. Elle ne le restera pas éternellement. La Tunisie ne manque pas de position. Elle doit désormais se donner une doctrine pour la transformer en puissance économique.
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