À l’heure où les recompositions mondiales redessinent les cartes de l’énergie, de la logistique et de la technologie, les économies émergentes ne peuvent plus se contenter d’une diplomatie de déclarations d’intention. Pour la Tunisie et l’Algérie, la proximité géographique, les complémentarités économiques et la convergence de certains intérêts stratégiques constituent des atouts considérables. Mais ces avantages ne produisent pas spontanément de la croissance.
Le véritable enjeu consiste désormais à transformer une relation historiquement dense en un système organisé de création de valeur. De la recherche scientifique aux infrastructures de transport, en passant par les grands corridors énergétiques, une même question traverse les projets de coopération : comment passer de l’accord politique à une capacité opérationnelle durable ? La réponse suppose de dépasser la logique des projets isolés pour construire une véritable ingénierie d’intégration économique.
Propriété industrielle et innovation : construire le capital immatériel commun
La rencontre organisée le 29 octobre 2026 entre l’Institut national de la normalisation et de la propriété industrielle (INNORPI) et son homologue algérien, l’INAPI, autour du renforcement de la coopération entre leurs réseaux respectifs de Centres d’appui à la technologie et à l’innovation (CATI), illustre une dimension souvent sous-estimée de l’intégration régionale.
Les échanges envisagés concernent notamment le partage d’expertise, la formation des chercheurs et des inventeurs, l’accès à l’information technologique et l’exploitation des bases de données de brevets. Cette démarche, inscrite dans l’environnement international de l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle (OMPI), ouvre des perspectives intéressantes pour rapprocher les capacités scientifiques des deux pays.
L’enjeu dépasse largement la protection juridique des inventions. Il s’agit de faire de la propriété industrielle un instrument de politique économique, capable de rapprocher les laboratoires, les universités, les centres techniques et les entreprises.
Une meilleure circulation de l’information sur les brevets permettrait d’éviter la duplication de certains travaux, d’identifier des technologies disponibles et d’orienter les investissements de recherche vers des besoins industriels concrets. Mais l’accès à l’information ne suffit pas. Encore faut-il disposer de mécanismes de transfert technologique, de financement de l’innovation et d’accompagnement à l’industrialisation.
La prochaine étape devrait ainsi consister à structurer des programmes bilatéraux autour de secteurs présentant des complémentarités réelles : agro-industrie, pharmacie, biotechnologies, gestion de l’eau, énergies renouvelables et technologies numériques. La Tunisie dispose notamment d’un réseau de centres d’appui et de structures universitaires et technologiques qui pourraient constituer un socle de cette coopération. L’Algérie possède, de son côté, un marché intérieur et des capacités industrielles susceptibles d’offrir des débouchés à certaines innovations.
La complémentarité ne deviendra cependant productive que si elle se traduit par des projets communs, des partenariats industriels et des résultats commercialisables. Le brevet doit cesser d’être uniquement un titre de propriété intellectuelle pour devenir un actif économique mobilisable.
Le corridor ferroviaire : de la liaison internationale à l’intégration logistique
La coopération ferroviaire tuniso-algérienne offre une illustration plus tangible des difficultés qui séparent l’ambition politique de l’intégration opérationnelle. La liaison internationale Tunis-Annaba, dont le trafic a repris le 15 septembre 2026 après une interruption liée à des travaux sur les voies ferrées, constitue un acquis important. Elle matérialise une volonté de rapprochement et offre une infrastructure de mobilité entre les deux pays. Mais une liaison ferroviaire, même rétablie, ne constitue pas à elle seule un corridor économique intégré.
La question essentielle est celle de la continuité du service et de la capacité à faire circuler les personnes et les marchandises dans des conditions prévisibles, compétitives et fiables. Cela suppose une coordination des opérateurs ferroviaires, une meilleure articulation des procédures frontalières, une simplification des formalités douanières et une interopérabilité progressive des systèmes d’information.
Les administrations concernées doivent pouvoir échanger les données nécessaires, anticiper les contrôles et réduire les ruptures de traitement aux frontières. Les opérateurs économiques ont, quant à eux, besoin de délais maîtrisés, de procédures transparentes et de solutions de paiement adaptées aux échanges transfrontaliers. Cette évolution appelle une gouvernance associant les sociétés nationales de chemins de fer, les autorités de transport, les administrations douanières et les institutions financières des deux pays.
L’objectif ne devrait donc pas se limiter à améliorer une desserte voyageurs. Il devrait être d’examiner les conditions d’un véritable corridor logistique, articulant transport ferroviaire, plateformes de stockage, zones industrielles et circuits commerciaux.
La fluidité des échanges dépend autant de la qualité des infrastructures que de celle des procédures qui les accompagnent. Un train peut franchir une frontière ; une économie intégrée exige que les marchandises, les paiements et les informations puissent également la franchir sans ruptures excessives.
SoutH2 Corridor : transformer le transit énergétique en levier industriel
La dimension énergétique donne à cette réflexion une portée géostratégique supplémentaire. Le projet SoutH2 Corridor, destiné à relier les ressources nord-africaines en hydrogène renouvelable aux centres industriels européens à travers l’Algérie, la Tunisie, l’Italie, l’Autriche et l’Allemagne, représente une perspective structurante pour la région.
Les avancées institutionnelles de septembre et octobre 2026 sont significatives. Le lancement à Rome, le 25 septembre, d’un secrétariat hébergé par l’Organisation des Nations unies pour le développement industriel (ONUDI), puis la signature de la Déclaration ministérielle d’Alger, le 1er octobre, ont renforcé le cadre de coordination entre les cinq pays partenaires.
Cette progression mérite d’être soulignée. Elle ne doit toutefois pas être confondue avec la réalisation industrielle du corridor. Des études techniques, des arbitrages réglementaires, des décisions d’investissement et la mobilisation des acteurs privés restent indispensables.
Pour la Tunisie, l’enjeu est particulièrement important. Sa position géographique lui confère un rôle potentiel dans le transit énergétique entre l’Afrique du Nord et l’Europe. Mais limiter cette participation à l’accueil d’infrastructures de transport reviendrait à réduire considérablement les retombées possibles du projet.
La véritable ambition devrait être de développer une participation tunisienne à la chaîne de valeur : production d’énergies renouvelables, équipements électriques, ingénierie, maintenance, services spécialisés, formation et développement de compétences industrielles. Cela suppose également de clarifier les conditions économiques du transit, les responsabilités des opérateurs, les mécanismes de financement, les exigences environnementales et les modalités de partage des retombées.
L’Algérie dispose d’atouts énergétiques et d’infrastructures qui lui confèrent une place majeure dans ce projet. La Tunisie doit, pour sa part, valoriser ses capacités industrielles, ses compétences techniques et sa position territoriale. Une approche complémentaire permettrait aux deux pays de négocier leur participation dans une perspective de développement régional plutôt que dans une simple logique de juxtaposition d’intérêts nationaux.
L’hydrogène vert ne doit pas devenir une nouvelle illustration d’une économie où les territoires producteurs ou de transit supportent les contraintes tandis que l’essentiel de la valeur technologique et industrielle se concentre ailleurs.
Une gouvernance de l’intégration plutôt qu’une succession d’accords
Ces trois domaines révèlent une même réalité : l’intégration économique ne se décrète pas. Elle se construit par la coordination des institutions, la compatibilité des systèmes, la mobilisation des financements et la clarification des responsabilités. Une doctrine géoéconomique tuniso-algérienne devrait ainsi reposer sur quatre exigences. La première concerne la gouvernance. Chaque projet structurant doit disposer d’un dispositif de pilotage associant les administrations compétentes, les opérateurs concernés et les acteurs économiques. Les responsabilités doivent être identifiées, les décisions traçables et les arbitrages organisés.
La deuxième porte sur l’interopérabilité. Les systèmes d’information, les procédures administratives, les dispositifs douaniers et les mécanismes de paiement doivent progressivement être conçus pour fonctionner de manière complémentaire. La transformation numérique ne doit pas rester confinée à la modernisation interne des administrations ; elle doit faciliter les échanges entre elles.
La troisième concerne le financement et la création de valeur. Les projets bilatéraux doivent intégrer dès leur conception les entreprises locales, les compétences nationales et les possibilités de sous-traitance industrielle. La réussite ne peut être appréciée uniquement à travers les montants investis ou les infrastructures réalisées, mais aussi par les emplois qualifiés, les transferts de technologie et les capacités productives développées.
La quatrième repose sur la mesure des résultats. Des indicateurs partagés doivent permettre de suivre les délais de passage aux frontières, les volumes d’échanges, les innovations valorisées, les investissements mobilisés et la participation des entreprises des deux pays. Chaque engagement doit être associé à un calendrier et à des résultats vérifiables. Cette méthode suppose également une implication plus forte des banques, des institutions de financement et des organismes de garantie. Les complémentarités industrielles ne pourront se concrétiser sans des instruments financiers adaptés aux investissements transfrontaliers, aux projets innovants et aux besoins des entreprises.
De la proximité géographique à la puissance économique régionale
La Tunisie et l’Algérie disposent d’une profondeur historique, d’une proximité territoriale et d’intérêts stratégiques qui justifient une ambition économique supérieure à celle d’une coopération sectorielle traditionnelle. Mais la qualité des relations bilatérales ne se mesure pas uniquement au nombre de rencontres ministérielles, de protocoles signés ou de déclarations communes. Elle se mesure à la capacité de ces engagements à modifier concrètement les conditions de production, d’investissement, de circulation et d’innovation.
La propriété industrielle peut rapprocher les capacités de recherche. Le ferroviaire peut structurer les échanges et les territoires. L’hydrogène peut ouvrir une nouvelle perspective énergétique et industrielle. Encore faut-il relier ces initiatives dans une architecture cohérente, dotée de responsabilités identifiées et de mécanismes de suivi. L’ambition ne devrait donc pas être de juxtaposer trois projets de coopération, mais de poser les premières bases d’un espace économique plus intégré, capable de produire ses propres complémentarités et de défendre ses intérêts dans les recompositions internationales.
La véritable souveraineté économique ne consiste pas à se tenir à l’écart des interdépendances mondiales. Elle consiste à choisir ses interdépendances, à maîtriser les conditions de sa participation et à conserver une capacité réelle de création de valeur.