Dans un policy brief publié en 2026, l’IACE appelle la Tunisie à dépasser la rente du gaz algérien pour construire des marges de manœuvre dans un monde d’interdépendances.
Il convient de rappeler que depuis 1973, chaque grande crise énergétique est née d’un événement politique ou militaire. Celle de 2026, autour du détroit d’Ormuz, est présentée comme la plus importante de l’histoire : un cinquième du pétrole et du GNL mondiaux transitait par ce couloir. Au pic de mai, près de 11 millions de barils par jour de brut étaient à l’arrêt dans le Golfe. Si le pétrole retrouve presque ses volumes d’avant-guerre, le GNL reste à plus de 75 % sous son niveau d’avant-guerre début octobre. Le gaz TTF, entre 28 et 40 €/MWh avant le conflit, atteint désormais 75 à 80 €/MWh. Le gaz devient, comme le pétrole, un instrument de puissance et de négociation.
La Tunisie est particulièrement exposée. À fin juillet 2026, deux tiers de ses besoins en énergie primaire sont couverts par des ressources extérieures : le taux de dépendance atteint 66 %, contre 63 % un an plus tôt. Le déficit commercial énergétique s’établit à 8,27 milliards de dinars, en hausse de 29 %. Le gaz assure 90,8 % de la production électrique. Tandis que les renouvelables n’en représentent que 9,2 %. Les achats d’électricité à l’Algérie et à la Libye couvrent 10 % des besoins. Quant à la redevance sur le gaz algérien en transit, elle recule de 21 %.
Pour l’IACE, cette situation ne relève pas de la fatalité. La géopolitique conditionne fortement les choix, par les routes d’approvisionnement, les prix, les décisions des partenaires et la maîtrise des technologies, mais elle ne les dicte pas. Une même contrainte peut être un risque ou une opportunité. La demande européenne de gaz « sûr et proche » restera très forte. Ce qui ouvre un rôle aux pays du Sud de la Méditerranée. Mais être sur une route énergétique stratégique ne garantit pas la souveraineté : la position ne vaut que par ce que le pays en fait.
C’est le sens du changement de modèle proposé. Le pays de transit vit d’une rente adossée à un contrat à échéance et à un fournisseur unique. Le pays-plateforme crée de la valeur par ce qu’il produit, relie et transforme. Plusieurs projets en dessinent les contours : le gazoduc Transmed, qui traverse 370 km de territoire tunisien ; l’interconnexion électrique ELMED avec l’Italie (600 MW, environ 850 M€, mise en service prévue en 2028) ; et le corridor d’hydrogène SoutH2, attendu au début des années 2030. L’IACE souligne toutefois que ces projets dépendent de décisions et de financements extérieurs.
L’étude mentionne quatre orientations. A savoir, la première consiste à accélérer la transition et à passer de l’ambition à l’exécution : projets concrets, financements sécurisés, réseaux modernisés, stockage développé, efficacité én
ergétique renforcée. Elle invite aussi à évaluer rigoureusement de nouvelles options, dont le nucléaire, dans une perspective de diversification à long terme. La transition y est présentée comme une politique de compétitivité, non comme un objectif environnemental isolé.
La deuxième orientation est de diversifier les partenariats avec l’Algérie, l’Italie, la Libye et l’Union européenne, afin de disposer de plusieurs options crédibles et de renforcer la capacité de négociation. La souveraineté, rappelle l’IACE, ne signifie pas l’autarcie : elle repose sur la capacité de choisir ses partenaires et de préserver ses marges de décision.
La troisième est de transformer l’avantage géographique en valeur économique. Les projets doivent être jugés selon leur contribution à la valeur ajoutée nationale, à la productivité et à l’emploi qualifié, pas seulement selon les volumes produits ou exportés. Pour l’hydrogène vert, l’IACE recommande d’identifier d’abord les usages industriels locaux, comme la décarbonation ou l’ammoniac vert, avant de faire de l’exportation une finalité, en tenant compte des coûts et de la disponibilité de l’eau.
La quatrième est de renforcer la gouvernance et de faire de la diplomatie énergétique un instrument de souveraineté économique : coordination des acteurs, prévisibilité réglementaire, suivi des projets, expertise technique et juridique pour négocier, et anticipation des scénarios plutôt que subir les chocs.
L’enjeu, conclut le brief, est de ne pas rester à la périphérie des nouvelles chaînes de valeur énergétiques, en important de l’énergie ou en exportant des ressources brutes. Il s’agit de bâtir une position où l’énergie soutient la compétitivité des entreprises, attire les investissements, favorise l’innovation et élargit les marges de décision du pays.