A situation exceptionnelle… solutions exceptionnelles

Ezzeddine Saidane volonté
Ezzeddine Saidane

« Comment se méfier des analyses savantes dans leur apparence… creuses dans leur fondement »

La pandémie Covid-19 a engendré des difficultés économiques et financières inédites dans le monde entier, y compris en Tunisie. A cette situation exceptionnelle, les gouvernements des différents pays, et notamment les banques centrales se sont mis à chercher et à mettre en œuvre des solutions aussi exceptionnelles. Il était, et il est toujours, du devoir des Pouvoirs Publics en Tunisie de chercher à limiter les effets négatifs de cette pandémie et de préserver autant que possible le tissu économique de la Tunisie, notamment les entreprises et les emplois.

Contrairement à d’autres pays la situation économique et financière de la Tunisie était très difficile avant même l’apparition du premier cas de contamination. En effet, les politiques économiques, financières et monétaires suivies depuis 2011 ont fini par mettre le pays à genoux.

En effet la politique de « go and stop » appliquée depuis la fin de 2011 consistant à ouvrir les vannes des dépenses publiques dans l’espoir de relancer l’économie (« go ») et de recourir au « stop » par la suite pour éviter les dérapages monétaires et financiers. Il est évident que le « go » était très faciles à mettre en œuvre, mais le « stop » n’a jamais pu être trouvé.

Cette politique catastrophique du « go and stop » restera dans les annales de la Tunisie; Elle était largement confortée par une politique monétaire qui n’a fait qu’accélérer la descente aux enfers. En effet, la BCT avait procédé en même temps à des réductions du taux d’intérêt directeur croyant par là relancer l’investissement. Illusion.

« Les politiques économiques, financières et monétaires suivies depuis 2011 ont fini par mettre le pays à genoux »

L’investissement à ce moment n’obéissait nullement au niveau du taux d’intérêt. On aurait mis le taux directeur à zéro, il n’y aurait pas eu d’investissement. Et c’était bien à ce moment là qu’un processus inflationniste dont souffre encore la Tunisie avait été déclenché.

Avant même la pandémie les indicateurs économiques et financiers étaient devenus sérieusement inquiétants. L’économie ne produisait plus de croissance, ne créait plus d’emplois et de richesses. Les déficits commercial, courant et budgétaire avaient atteint des niveaux intolérables. Le Dinar s’est effondré, les dettes publique et extérieure n’étaient plus soutenables.

L’avènement de la pandémie en Tunisie a évidemment compliqué outre mesure la situation. Comme d’autres pays la Tunisie a eu recours au confinement total. La Tunisie s’est arrêtée de fonctionner. S’il faut se féliciter des résultats obtenus jusque là sur le plan sanitaire, et féliciter notamment « l’armée tunisienne en blouse blanche », les forces de sécurité, l’armée tunisienne et tous ceux qui ont dû continuer à travailler, il faut reconnaitre que cette pandémie a engendré des dégâts considérables sur les plans économiques et financiers. Il faut gérer cette situation. Il faut donc trouver des solutions.

Le Covid-19 est en train d’engendrer une grave contraction de l’économie tunisienne. Le FMI estime cette contraction à 4,3% du PIB. La BERD la situerait autour de 2,5%. Il faut noter cependant que ces estimations étaient annoncées avant les prorogations de la période de confinement total. Cette contraction ou récession pourrait en fait atteindre 8 à 10% du PIB. C’est énorme.

« Il faut reconnaitre que cette pandémie a engendré des dégâts considérables sur les plans économiques et financiers. Il faut gérer cette situation et donc trouver des solutions »

Mais si des mesures ne sont pas prises, à temps, cette récession causerait la perte de centaines d’entreprises et de milliers d’emplois. Elle pourrait aussi causer des difficultés de paiement pour l’État. Le Ministre des Finances avait annoncé, il y a quelques jours seulement, que l’État ne peut pas payer ses fournisseurs, ni cette année ni même l’année prochaine. C’est grave. Les banques qui recherchaient les financements des marchés publics, les rejettent aujourd’hui. Plus grave encore quelle entreprise va à l’avenir accepter de construire une route, un pont, un hôpital ou une école pour le compte de l’État. En fait l’état des finances publiques est beaucoup plus grave que ce que les chiffres officiels annoncés avant l’arrivée du présent gouvernement laissent croire. Voila ce que nous lèguent tous ceux qui ont été aux commandes depuis 2011.

« Mais si des mesures ne sont pas prises, à temps, cette récession causerait la perte de centaines d’entreprises et de milliers d’emplois. Elle pourrait aussi causer des difficultés de paiement pour l’État ».

Comment faire en sorte que la récession ne s’accompagne pas forcément d’une perte massive d’entreprises et d’emplois. Comment faire en sorte que la récession ne s’accompagne pas d’une cessation de paiement pour l’État. Le vrai gros problème dans cette situation exceptionnelle concerne la liquidité. L’État et les entreprises ne doivent pas manquer de liquidité. Les banques centrales occidentales et les institutions de Bretton Woods appellent cette injection massive de liquidité le « quantitative easing » (ou QE).

Dans le cadre de la recherche de solutions pour notre pays, et dans le cadre d’une réunion restreinte, j’avais avancé quelques propositions. Pour des raisons évidentes je n’ai pas exposé publiquement ces propositions. Mais maintenant que certains les critiquent publiquement, je préfère les présenter moi-même. Mes propositions comportent quatre composantes:

  1. mettre l’indépendance de la Banque Centrale (BCT) en stand by pendant une courte période de 6 à 12 mois. Et en tout cas jusqu’à ce que le pays sorte de cette turbulence grave avec le minimum de dégâts;
  2. faire racheter par la BCT tout l’encours de bons de trésor qui se trouvent détenus par les banques tunisiennes : environ 15 milliards de Dinars. Comme la moitié de cet encours est déjà racheté ou pris en garantie de refinancement par la BCT, l’opération de rachat aurait pour conséquence immédiate une injection nette de liquidités chez les banques de l’ordre de 7 à 8 milliards de Dinars. Ceci permettrait de réduire la dépendance des banques par rapport aux dépôts de la clientèle (rares et surpayés) et de donner aux banques les moyens de financer les entreprises;
  3. procéder à l’annulation de cet encours de bons de trésor. Ceci aurait pour conséquence de réduire l’encours de la dette de l’État en Dinars (contrairement à ce que prétendent certains) et de réduire le service de la dette soulageant ainsi la pression sur le budget de l’État. Il est évident qu’il ne s’agit là ni de tour de passe-passe (terme utilisé par certains de manière inappropriée), ni de solution miracle, ni de solution simpliste, et encore moins de solution à laquelle il faut recourir tout le temps.  Tous ces termes me semblent inappropriés. Par ailleurs l’effet de l’annulation est identique aux autres variantes proposées par certains et qui consistent à transformer l’encours de bons de trésor en « dette perpétuelle remboursable à la discrétion de l’État » ou en « dette à très long terme, 30 ou 40 ans ». En outre toutes ces solutions aboutissent de manière identique à la monétisation de la dette. Par ailleurs, la contrepartie de cette annulation ne touche point les fonds propres de la BCT. Loin de là. La BCT n’est pas une banque commerciale. Et là il faut rappeler que le capital de la BCT est de 6 millions de Dinars seulement, soit un capital tout petit. Et d’ailleurs la BCT, de par sa nature, n’a pas besoin d’un grand capital. C’est bien pour cela que je dis qu’il faut se méfier des analyses savantes dans leur apparence… et creuses dans leur fondement !!!
  4. au moyen d’un décret, et dans le cadre de l’article 70 de la constitution: permettre à l’État de se financer directement auprès de la BCT. Et donc sans passer par les banques, dans le cadre d’une limite à fixer: par exemple 5% du budget de l’année précédente. Plusieurs pays ont déjà eu recours à ce genre de solutions pour face face aux effets de la pandémie.

L’heure est grave

L’objectif de cette proposition, qui doit rester discutable et perfectible, est de sauver le tissu économique de la Tunisie, et les emplois des Tunisiens même si cela implique des concessions provisoires au titre de l’orthodoxie financière.

L’heure est grave, et l’enjeu est l’économie de la Tunisie. Nous devons agir pour préserver les chances de rebondissement de l’économie tunisienne en préservant le tissu économique. Il est important de rappeler à ce propos que la Tunisie avait si bien géré les conséquences de la grave crise des coopératives à la fin des années 60 et au début des années 70 qu’elle avait pu rebondir et réaliser une croissance de 17,2% en 1972. Oui 17,2% de croissance économique en une seule année.

« L’heure est grave, et l’enjeu est l’économie de la Tunisie. Nous devons agir pour préserver les chances de rebondissement de l’économie tunisienne en préservant le tissu économique ».

Il est évident que ces propositions ne concernent que le volet financier. Toute une stratégie permettant de réorienter l’économie tunisienne, tirer les leçons de nos faiblesses révélées par cette pandémie, et remettre l’économie tunisienne sur une orbite de croissance doit être pensée et élaborée. Tout ceci doit être fait dans un esprit de critique qui vise à construire, jamais dans un esprit de critique qui vise à dénigrer et à démolir. Mais il est clair que l’humilité est la chose la moins partagée en Tunisie.

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