Le projet de plan quinquennal 2026-2030 livre un diagnostic riche. Mais il souffre d’un défaut majeur : l’absence d’une hiérarchisation claire des priorités. Dette, sécurité alimentaire, chômage structurel et transition numérique y sont traités au même niveau. Ce qui brouille la lecture stratégique et empêche d’identifier les leviers les plus déterminants pour relancer durablement l’économie. C’est ce que relève Ridha Chkoundali, expert en économie, via son post Fb.
En économie du développement, il est essentiel de distinguer les variables explicatives (investissement, productivité, épargne) des résultats attendus (croissance, chômage, pauvreté).
Sur le plan macroéconomique, l’analyse de Ridha Chkoundali souligne l’usage d’hypothèses dépassées concernant le plan quinquennal 2026-2030. En effet, elle s’appuie en partie sur des projections antérieures aux récentes tensions géopolitiques au Moyen-Orient et aux révisions du FMI d’avril 2026. En conséquence, les séries chiffrées, en particulier la prévision de croissance de 3,3 % pour 2026 et sa ventilation sectorielle paraissent irréalistes. D’ailleurs, elles remettant en cause l’ensemble des objectifs calibrés à partir de ces données. Il est alors légitime de se demander comment ces failles n’ont pas été détectées avant la soumission du plan aux instances de validation.
La visibilité sur le financement est un autre point faible majeur
Pourtant, la crédibilité d’un plan de développement repose en grande partie sur la clarté de son architecture financière. A savoir que les bailleurs et les investisseurs exigent des estimations détaillées des ressources propres, des emprunts intérieurs et extérieurs, ainsi que des scénarios de mobilisation des partenariats public-privé. Élaborer un plan en situation d’incertitude financière, alors même que le texte reconnaît l’incertitude mondiale, affaiblit sa portée opérationnelle.
En outre, plusieurs objectifs paraissent trop ambitieux au regard des capacités d’exécution réelles. Doubler presque le revenu moyen par habitant d’ici 2030, réduire fortement le chômage et la pauvreté, accélérer massivement la part des énergies renouvelables ou multiplier les projets d’investissement demandent des moyens et une capacité de gestion hors de proportion avec l’expérience récente. Le taux d’achèvement des projets publics a rarement dépassé les 40 %. Et tripler la croissance de l’investissement en cinq ans exige des financements colossaux et une efficacité administrative qui ne sont pas démontrés. Sans arbitrages clairs et ressources adaptées, ces cibles risquent de rester déclaratives.
Ensuite, Ridha Chkoundali poursuit son analyse en estimant que le plan tente parallèlement de concilier deux logiques difficiles à coexister : une redistribution accrue et une création de richesse. De ce fait, il privilégie la question « comment répartir la croissance ?» plutôt que « comment générer de la richesse ? » Or, augmenter les dépenses sociales sans gain de productivité peut réduire la compétitivité. Et relever les salaires sans améliorer la productivité pèse sur l’investissement privé.
D’ailleurs, certaines ambitions sectorielles semblent irréalistes. Les cibles de croissance sectorielle (agriculture, industrie, services), la multiplication de la production de phosphate ou la forte montée des matériaux de construction exigeraient des changements structurels profonds, une transformation de la politique monétaire et fiscale et des ressources humaines et financières considérables. De même, l’objectif d’intégrer 50 % du secteur informel semble déconnecté des mesures récentes (nouveau droit des chèques, suppression du numéraire plafonné) qui ont rendu l’informalité plus résiliente.
Le rôle accordé à l’État et aux collectivités locales est central dans le plan. Tandis que le levier de l’investissement privé, des entreprises exportatrices et de l’innovation reste moins mis en avant. L’expérience internationale montre pourtant que la soutenabilité du développement repose largement sur l’investissement privé et la compétitivité, éléments insuffisamment valorisés dans notre pays.
Il ajoute : « Il faut relier chaque objectif à des indicateurs de résultat précis (emplois créés, productivité, attractivité des investissements) et prévoir des mécanismes de responsabilité en cas de retard ou d’échec. L’absence de scénarios alternatifs (optimiste, de référence, pessimiste) est une lacune majeure dans un pays vulnérable aux chocs externes et climatiques. »
Dans ces conditions, les équilibres retenus pour bâtir le texte deviennent fragiles, en particulier la prévision de croissance de 3,3% pour 2026, ainsi que sa ventilation sectorielle. Pour Ridha Chkoundali, un plan fondé sur des chiffres devenus obsolètes risque d’induire une lecture biaisée de l’ensemble des objectifs économiques.
L’un des principaux reproches concerne l’absence d’une architecture financière clairement définie. L’économiste souligne qu’un document de développement doit indiquer de façon précise les ressources propres, les emprunts intérieurs et extérieurs, ainsi que la manière dont les budgets 2026-2030 seront couverts. Or, dans un contexte marqué par l’incertitude, cette dimension apparaît insuffisamment détaillée. Pour lui, il est difficile de bâtir un plan crédible alors même que le texte reconnaît les incertitudes qui pèsent sur l’économie mondiale. Cette contradiction réduit la lisibilité du projet pour les bailleurs, les investisseurs et les acteurs économiques.
Ridha Chkoundali insiste également sur le décalage entre les objectifs affichés et les capacités réelles d’exécution. Le plan vise un revenu moyen par habitant de 21 530,5 dinars, soit 7 424,3 dollars en 2026, ce qui reviendrait presque à doubler le niveau moyen observé en Tunisie. Il fixe aussi des cibles ambitieuses en matière de pauvreté, d’emploi, d’investissement et de transition énergétique. Mais, selon lui, ces ambitions ne sont pas accompagnées d’une démonstration suffisante des moyens nécessaires pour les atteindre. Le passage de la croissance moyenne de 2,4% sur 2021-2025 à 4,2% sur 2026-2030 lui paraît trop optimiste, de même que les projections sectorielles qui annoncent, par exemple, une progression de l’agriculture de 0,1% à 3,1%, de l’industrie de 1,8% à 5,1% et des services de 2,9% à 4,2%.
La même réserve vaut pour plusieurs secteurs jugés stratégiques. L’objectif de faire progresser le secteur minier de 8,4% à 14,3%, avec une montée de la production de phosphate d’environ 3 millions de tonnes à 11,4 millions de tonnes en 2030, est présenté comme particulièrement difficile à réaliser. Ridha Chkoundali juge également très ambitieux le rythme attendu dans la construction et les travaux publics, avec une hausse de 1% à 8,8%, ou encore dans l’industrie des matériaux de construction, de 1,4% à 7,1%. Ces objectifs supposent, selon son analyse, des ruptures profondes dans la politique économique, la fiscalité, le financement et la capacité administrative, sans que le document n’en expose clairement les conditions.
L’économiste critique aussi le choix de privilégier la redistribution sans clarifier les arbitrages avec la création de richesse. Le plan veut simultanément réduire le chômage, les disparités régionales, la pauvreté et renforcer la justice sociale, tout en augmentant les dépenses de développement. Mais Chkoundali estime que le texte ne dit pas assez comment concilier ces objectifs parfois contradictoires. Augmenter les dépenses sociales sans gain de productivité, ou relever les salaires sans amélioration de la compétitivité, peut fragiliser l’investissement privé. À ses yeux, le document privilégie davantage la répartition de la croissance que les conditions de production de cette richesse.
Il pointe enfin plusieurs lacunes structurelles : la place limitée accordée à l’économie informelle, à la crise des entreprises publiques, à la fuite des compétences et à la faiblesse de l’épargne nationale. Il regrette aussi l’absence de scénarios alternatifs, pourtant indispensables dans une économie exposée aux chocs externes et climatiques. Le plan est certes plus avancé que les précédents sur le suivi-évaluation, mais Ridha Chkoundali rappelle qu’un bon dispositif ne se mesure pas au nombre de projets annoncés, mais à leur impact réel sur l’emploi, l’investissement et la productivité.
« Pour être crédible, un plan quinquennal doit clarifier ses priorités, actualiser ses hypothèses macroéconomiques, détailler son financement, proposer des scénarios alternatifs et définir des indicateurs d’impact assortis de mécanismes de reddition de comptes », conclut-il.