Le puzzle libyen et les tiraillements intérieurs et extérieurs

Dossier libyen L'Economiste Maghrébin
La mise en place du "Gouvernement d’Accord National" dirigé par Fayez Sarraj, n’a fait que compliquer la situation et approfondir la division du pays soumis à deux gouvernements rivaux, l’un à Benghazi à l’Est, l’autre à Tripoli à l’ouest.

Cela fait plus de huit ans que chaque jour qui passe confirme les prévisions de Kadhafi. S’adressant à son peuple dans les derniers mois de son règne, l’ancien dirigeant l’a mis en garde contre le risque de voir l’anarchie s’installer durablement et le pays se désintégrer s’il s’aventure à renverser le régime en place qui tenait le pays durant plus de quatre décennies.

On connaît la suite. Ce n’est pas le peuple libyen qui a renversé le régime, mais des apprentis-sorciers dont l’influence sur la scène internationale était telle qu’ils pouvaient transformer l’ONU et l’OTAN en véritable machine de guerre destructrice et génératrice de chaos et d’anarchie.

Huit ans après, le chaos, l’anarchie et la guerre on y est toujours. Et le plus déconcertant est que les pays qui sont derrière la tragédie libyenne feignent l’inquiétude et redoutent que l’offensive des forces de l’Armée Nationale Libyenne (ANL) dirigées par le maréchal Khalifa Hafter ne « propulse la Libye dans le chaos… ».

En effet, le jour même où l’ANL a commencé son offensive pour libérer la capitale libyenne du règne destructeur des milices liées à « Fajr Libya », financées et téléguidées par le Qatar et la Turquie, un communiqué commun a été publié à Washington, signé par la France, l’Italie, le Royaume-Uni et les Etats-Unis dans lequel on lit : « A ce moment sensible de la transition en Libye, les postures militaires et les menaces d’action unilatérale ne font que risquer de propulser la Libye dans le chaos (…). Nous croyons fermement qu’il n’y a pas de solution militaire au conflit en Libye ».

On ne peut pas être plus clair : il y a une solution militaire pour déstabiliser gratuitement un pays et le plonger dans l’anarchie, mais il n’y a pas de solution militaire pour mettre fin à l’anarchie. Les pays signataires du communiqué commun n’ignorent pas que la solution politique était à portée de main après les élections de 2014 perdues par « Fajr Libya ».

Cette organisation, dominée par les Frères musulmans, avait utilisé ses milices armées terroristes pour faire avorter un processus électoral dont les résultats ne convenaient pas au Qatar et à la Turquie.

Un gouvernement-otage

Depuis, les rafistolages politiques qui ont abouti à la mise en place du « Gouvernement d’Accord National » dirigé par Fayez Sarraj, n’ont fait que compliquer la situation et approfondir la division du pays soumis à deux gouvernements rivaux, l’un à Benghazi à l’Est, l’autre à Tripoli à l’Ouest.

Le constat qui s’impose est que, depuis le rejet par « Fajr Libya » des résultats des élections, le Gouvernement de Fayez Sarraj en place à Tripoli est l’otage de cette organisation islamiste et de ses milices armées et, par conséquent, il ne peut prendre aucune décision s’il n’a pas l’aval des Frères musulmans, du Qatar et de la Turquie.

Ceci d’un côté. De l’autre côté, l’Armée Nationale Libyenne s’est employée en 2012 et 2013 à nettoyer l’Est libyen des groupes terroristes et s’emploie depuis 2014 à les pourchasser là où ils se trouvent sur le territoire libyen.

L’offensive contre Tripoli n’est pas une attaque contre le processus démocratique comme tentent de le faire croire, notamment à travers « Al Jazeera », leur porte-voix, ceux-là mêmes qui l’ont étouffé en 2014. Cette offensive est une action armée qui vise à mettre fin au règne chaotique des milices armées téléguidées à partir de Doha et d’Ankara.

Il ne faut pas s’étonner que Fayez Sarraj accuse Khalifa Haftar de « trahison ». L’homme est l’otage de « Fajr Libya » et que sa vie même dépend de son acquiescement à tout ce que lui dictent les Frères musulmans. Telle est la triste réalité de la Libye aujourd’hui.

La Conférence de Ghadamès a-t-elle encore un sens ?

Cette triste réalité est aggravée par les tiraillements internationaux autour de ce pauvre pays, mais extrêmement riche en ressources naturelles. La France soutient Khalifa Haftar, même si elle ne le crie pas sur les toits et l’Italie soutient le gouvernement Sarraj, non pas par conviction, mais par opposition à son homologue français. La Russie soutient Khalifa Haftar et les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, par opposition à Moscou, l’ennemi de toujours, soutiennent le gouvernement de Fayez Sarraj et donc les Frères musulmans de « Fajr Libya ».

Ces tiraillements, dont on ignore la traduction exacte sur le terrain, ont été exprimés de manière limpide dimanche 7 avril.

Selon l’Agence France Presse : « La Russie a bloqué dimanche soir l’adoption d’une déclaration au Conseil de sécurité des Nations unies (ONU) qui aurait appelé les forces du maréchal libyen Khalifa Haftar à arrêter leur avancée vers Tripoli. La délégation russe avait demandé que ce texte concerne toutes les forces armées libyennes, et pas seulement celles du maréchal Haftar. Cette proposition de modification a alors été rejetée par les Etats-Unis. »

Une bonne question à poser au secrétaire d’Etat américain Mike Pompeo : Pourquoi dans la déclaration du Conseil de sécurité les Etats-Unis veulent-ils que seules les forces du maréchal Khalifa Hafter soient mentionnées ? Un éclaircissement inattendu nous viendrait peut-être d’un tweet trumpien.

Reste à savoir si, à lumière de l’offensive de l’ANL pour libérer Tripoli, la Conférence nationale prévue à Ghadamès du 14 au 16 avril et censée dresser « une feuille de route » a encore un sens ?

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