Tunisie – Les prochaines élections : enjeux et zones d’ombre

« On ne ment jamais tant qu’avant les élections, pendant la guerre et après la chasse. »                       Georges Clémenceau (Discours).

La politique qui a occulté l’économique, a asservi notre pays. Considérée ailleurs comme une affaire de professionnels, et comme un engagement pour la réalisation d’un idéal en faveur d’autrui, avec un risque qu’il faut avoir le courage d’affronter soi-même et non avec une garantie quelconque de l’Etat protecteur, elle est devenue, depuis la révolution, une course effrénée pour jouir des avantages et assurer une retraite des plus convenables pour un emploi de service minimum. Certains, confortablement installés à l’étranger, croyant bien faire, sont venus à la rescousse pour prendre leur part du gâteau, tout en conservant évidemment leur double nationalité et leurs avantages en nature  ailleurs.

La nouvelle brèche conditionnée par les prêteurs est la tenue « d’ élections libres » au plus vite. Le calendrier retenu, voire imposé, ne laisse aucunement place à une refonte des institutions et à une situation sociale et politique du pays apaisée. Ces dernières années, la classe politique a été largement discréditée aux yeux des citoyens qui sont fatigués des promesses non tenues et d’une politique qui les a pressurés en battant tous records de corruption.

Dans ce contexte de marasme économique doublé du cafouillage politique, il est du devoir de chacun de se mobiliser pour reconstruire le pays. L’occasion est offerte par la tenue de ces élections. Même si les vainqueurs des dernières ont tout organisé, durant leur accession au pouvoir, pour barrer l’instauration d’une démocratie populaire où le choix se ferait sur la notoriété des personnes, ce qui aurait changé la donne, ils ont instauré le scrutin de liste pour la survie de leurs partis respectifs. Ils veulent changer le cours de l’Histoire qui assurera à long terme la prééminence de la société civile et de ses acteurs. Pour ces prétendants à notre gouvernance, pourquoi ne pas leur imposer de déposer leurs déclarations de revenus des trois dernières années? Pourquoi ne pas exiger de leurs partis les sources de leur financement ? Pourquoi ne pas appliquer la loi sur les exigences d’être candidat à la législature ?  Pourquoi  ne pas joindre un certificat médical sur leur état de santé pour éviter « ces malades qui nous gouvernent » ? Pourquoi pas leur bulletin N°3 pour se prémunir contre les repris de justice ? L’arsenal juridique existe et mérite qu’on le mette en application. C’est une exigence citoyenne, le pays a grandement besoin de confiance, en ce moment.

L’ISIE ne nous a pas donné, à ce jour, l’inventaire des dernières élections quant à leur transparence et à leur exemplarité ! Au lieu de cette instance, déjà débordée dans ces missions et en l’absence d’une structure appropriée, les documents cités pourraient être déposés à la Cour des Comptes. Cette dernière contrôlera cette transparence longtemps réclamée par les citoyens et éclaircira ainsi les zones d’ombre.

Notre pays a été un modèle dans ses révolutions. Par notre participation en masse, malgré les contraintes imposées par des transfuges d’idéologies d’un autre temps, notre devoir est de leur faire échec. Notre vote utile mettra fin au double langage, à la double nationalité à la tête de nos institutions et à la lutte contre tous ceux qui  se servent du pouvoir au lieu de le servir. Ce sont les enjeux de ces élections ! Traitons d’abord de l’économique, voué à l’oubli, en raison de la myopie politique qui a imposé, sous le vocable de « technocrates », ses futurs fossoyeurs.

A ce propos, la réponse des responsables du FMI à cette gouvernance est venue feutrée dans un langage diplomatique cinglant. Pourtant, les deux ministres de l’Economie et le gouverneur de la Banque centrale nous ont assuré, dans les dernières conférences de presse, qu’ils ont fourni les réponses adéquates et nécessaires pour convaincre les prêteurs. Ils ont, paraît-il, satisfaits leurs interlocuteurs pour qu’ils rédigent un rapport favorable à l’ouverture de la dernière tranche du prêt. Dans le texte intégral du communiqué du FMI, il est dit « la situation économique reste, cependant, fragile et le niveau de croissance insuffisant pour réduire sensiblement le chômage, notamment chez les jeunes » ou encore « l’activité économique reste modeste. Le taux de croissance revu à la baisse 2,3% pour 2013 et 2,8% en 2014 ». Quant au «  taux de l’inflation, il est estimé à 5,7% en fin de 2014 ».

Il ne se passe pas un jour sans qu’il y ait une annonce d’un contrat d’un nouveau prêt. Le constat de l’endettement est rude et la responsabilité a plusieurs niveaux. Nous n’avons pas attendu les diagnostics venus d’ailleurs puisque nous avons prévenu  et tiré la sonnette d’alarme  dans nos écrits, mais les gouvernants sont restés imperméables à nos multiples alertes. Il est vrai qu’aujourd’hui l’un des ministres se targue d’être « spécialiste dans l’économie d’énergie » et l’autre se déclare comme étant un  « néokeynésien ». Leurs formations ne sont pas complémentaires pour pouvoir imaginer des chemins de croissance dans un modèle de développement qui répondrait aux vœux exprimés par la révolution.

Pour faciliter la compréhension des non-initiés en économie et poursuivre la voie que nous nous sommes fixée qui consiste à rendre l’économie à la portée du lecteur, l’école néo-keynésienne est une synthèse  entre les néo-classiques et les Keynésiens. C’est l’une des écoles économiques des plus importantes. Elle repose sur deux constats qu’on va rappeler brièvement : un chômage persistant, et des politiques de relance  inefficaces. Si les conséquences du premier terme, tant galvaudé, sont connues de ceux qui sont sans emploi ou qui ont un emploi précaire, le second mérite qu’on s’y attarde. Il signifie, en langage courant, un ensemble de mesures de politique économique touchant spécialement la dépense publique et la réduction de certains impôts. La loi de finances complémentaire de l’année 2014 est l’œuvre de ces « éminents technocrates », venus d’ailleurs, sans références dans la gestion de la chose publique. Qu’en est-il de cette loi et dans quelles perspectives faut-il l’inscrire ? A lire le texte intégral du comité du FMI, le doute n’est plus permis. La concordance est sans appel. Notre économie est dirigée d’ailleurs et les experts sont venus suivre et contrôler les engagements, déjà pris, par l’équipe gouvernementale.

Rappelons d’abord que cette loi a été avalisée par l’Assemblée nationale constituante ( ANC ). Malgré nos critiques, certaines décisions méritent d’être mises en exergue : l’ouverture de bureaux de change contrôlée par la Banque centrale de Tunisie dont nous avons contesté l’utilité, en cette période ; les prélèvements de un à six journées de salaire, un nouvel impôt qui ne dit pas son nom, désigné par « contribution conjoncturelle exceptionnelle » ; la création d’un fonds national pour la lutte contre le terrorisme alimenté, celui-là, par des modes de financement qui seraient régis par décret ; en fait un nouvel impôt, non encore identifié. D’autres articles, contestés de cette loi, méritent également d’être relevés puisqu’ils ont été rejetés. Citons à titre indicatif : la création de timbres fiscaux, ceux instaurés pour les tribunaux et celui du contrat de mariage.

A notre grande surprise les textes concernant l’alourdissement des peines pour des activités liées à la contrebande, au commerce parallèle dont nous avons dénoncé les dangers pour l’économie réelle ou encore la levée du secret bancaire, déjà soulevée dans les pays développés, puisque ce secret est soupçon de blanchissement d’argent, ont été rejetés. Ce sont pourtant des textes que l’on peut considérer comme annonciateurs d’un acheminement nouveau, pour une nouvelle république en construction.

Il est à signaler qu’à la lecture de  cette loi de finances complémentaire se dégage un vocable politique, choisi avec soin et dextérité, pour ne pas inquiéter. Il est souvent mis en exergue et accompagné par soit des déclarations d’hommes politiques, influents dans le monde, comme celles du Secrétaire d’Etat américain M. John Kerry   qui « salue la Tunisie comme une balise d’espoir dans le monde arabe », ou encore du vice-président américain M. Joe Biden qui exprime la disposition des Etats-Unis à « renforcer la  coopération sécuritaire et  militaire » ; soit par les soutiens réitérés des institutions financières comme celles de la BIRD dont les responsables déclarent « qu’ils sont déterminés à soutenir la transition du pays vers la démocratie et l’économie de marché grâce à la poursuite du dialogue avec les autorités et à notre engagement  en faveur du secteur privé » ; soit par des dons en nature, comme cet événement rendu unique en son genre où le don de quelques gilets pare-balles fait la une de nos journaux, ou encore deux voitures blindées offertes au président du parti Nidaa Tounes dont le premier dirigeant est un adepte du Bourguibisme. Quel dommage que ce dernier acte puisse ternir l’image d’un dirigeant de haute voltige en politique qui se fait malencontreusement piégé par un don dont  il n’avait nullement besoin.  N’est-il pas, en fait, parmi les soixante « personnalités » visées par le terrorisme, protégées par le ministère de l’Intérieur ? Certains de ces politicards, parfois de vulgaires tartuffes de la politique, qui  n’ont ni son envergure ni une carrière politique aussi remplie que la sienne au service d’autrui, ont pourtant mérité cette surveillance payée chèrement par les citoyens!

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