Par Wassim Turki :
La Tunisie dispose davantage de devises qu’elle n’en fait circuler dans ses canaux officiels. Les recettes du tourisme, les transferts des Tunisiens résidant à l’étranger et les revenus des indépendants alimentent chaque année une offre importante, mais une partie de celle-ci emprunte des circuits informels. Le marché officiel, lui, reste régi par une loi de 1976 et réservé aux banques, alors que les réserves de change ne couvrent plus que 97 jours d’importation et que plus de 30 milliards de dinars d’espèces circulent hors du système bancaire, que l’économie informelle représenterait 39 % du PIB et qu’environ 36 % des personnes actives se trouvent occupés dans l’informel.
La loi de finances 2026 a tenté d’ouvrir le compte en devises à tout Tunisien et un nouveau Code des changes est en discussion à l’Assemblée. Ces avancées vont multiplier les détenteurs légaux de devises, sans leur offrir pour autant un lieu où les négocier au prix du marché.
Face aux enjeux actuels de la gestion des devises, d’efficacité des marchés et de la traçabilité des flux financiers, une nouvelle réflexion stratégique émerge pour restructurer le marché des changes tunisien. Cette proposition d’évolution repose sur la création d’un Marché Forex Local (MFL) fondé sur un modèle de courtage « Agency Only », où opérateurs économiques y échangeraient des devises contre des dinars sur un carnet d’ordres unique, par l’intermédiaire de courtiers qui ne prennent jamais position pour leur propre compte.
En plaçant la Banque centrale de Tunisie (BCT) au cœur de la régulation, cette architecture ambitieuse envisage une modernisation en profondeur des transactions devises/dinar (TND), l’émergence d’un écosystème FinTech local et l’intégration progressive des flux de l’économie informelle.
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Proposition : créer un Marché Forex Local (MFL)
La proposition vise à créer un marché réglementé des changes de gré à gré dénommé Marché Forex Local (MFL) qui permet l’achat et la vente de devises étrangères convertibles contre Dinars Tunisiens (TND) entre toute personne physique ou morale résidente titulaire d’un compte en devises conformément à la réglementation en vigueur.
Il s’agit d’une évolution du modèle actuelle basé sur le marché interbancaire des devises qui cotes les devises entres banques et, pour les entreprises (importateurs/exportateurs), sur le recours et la mise en concurrence des salles de marché des banques.
Il unifie le marché et l’ouvre à l’ensemble des opérateurs économiques, titulaires de comptes bancaires en devises, conformément à la réglementation en vigueur (évolutive au fil du temps).
La fixation des cours découlerait directement de la confrontation de l’offre et de la demande sur un carnet d’ordres centralisé en temps réel, plutôt que de marges imposées unilatéralement. Assurant ainsi plus Transparence sur les prix (cours de change).
La nouvelle proposition maintient la Souveraineté et l’Ancrage en TND, Tout ordre d’achat ou de vente sur le MFL doit obligatoirement avoir pour contrepartie le Dinar tunisien (TND). Les échanges directs « Devise contre Devise » (ex: EUR/USD) demeurent interdits sur le marché domestique afin d’éviter la dollarisation de l’économie.
La Banque Centrale de Tunisie (BCT) demeure l’autorité de régulation et d’agrément, de régulation et de surveillance du MFL. Elle conserve un droit d’intervention direct sur ce marché pour injecter ou éponger des liquidités afin de lisser la volatilité du cours du Dinar.
Le nouveau système garantit un contrôle parfait de la Banque Centrale sur la traçabilité des flux en devises du pays et assure ainsi le Respect du Code des Changes.
Des exemples récents en Afrique montrent qu’une réforme graduelle et un outil électronique centralisé sont à la portée d’une banque centrale. Cependant, la présente proposition apporte en plus une réponse originale à l’intégration des particuliers et les bureaux de change, qui ne seront plus que de simples preneurs de prix.
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Acteurs et Intermédiaires en Forex (IF)
Pour faire fonctionner le MFL, il est créé un statut de société d’intermédiation spécialisée dénommé « Intermédiaire en Forex (IF) » responsable de l’émission des ordres d’achat ou de ventes de devises.
L’IF agit exclusivement en qualité de courtier de pure transmission et d’appariement d’ordres (Agency Broker / Straight-Through Processing).
Afin d’éviter de créer un risque de contrepartie et de marché au niveau des IF, il est formellement interdit aux IF d’agir en qualité de Teneur de Marché (Market Maker), d’exécuter des ordres en contrepartie directe sur leurs propres livres, ou de porter un quelconque risque de change. La tenue de marché et la fourniture de liquidité en contrepartie directe demeurent l’apanage exclusif des banques (Intermédiaires Agréés).
L’agrément d’IF est délivré par la BCT, seule autorité de régulation et d’agrément. Compte tenu de l’absence de risque de contrepartie et de marché porté par l’intermédiaire en Forex, le capital social minimum libéré peut-être limiter à 1,5 million de Dinars Tunisiens (TND) et l’IF doit justifier d’un système d’information certifié, d’un contrôle interne adéquat et d’une adhésion à un Fonds de Garantie du MFL.
Pour couvrir les risques d’incidents d’exécution, de défaillance opérationnelle ou de manquement aux obligations financières de la part d’un Intermédiaire en Forex ou d’un intervenant, il est créé un Fonds de Garantie du MFL.
Le Fonds de Garantie du MFL est un mécanisme de sécurité financière collective conçu pour assurer la stabilité, la solvabilité et la confiance au sein du marché des changes. Il aura pour principal rôle : la couverture du risque opérationnel, la protection des clients et la préservation de la stabilité systémique.
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Conditions d’Accès au MLF
Le MLF sera accessible par l’entremise d’un IF ou d’une banque à tout opérateur économique titulaire d’un compte en devises conformément à la réglementation en vigueur. Particulièrement, au vu de la législation de change actuelle, le MFL sera accessible aux :
- Personnes morales : Entreprises exportatrices, importatrices de biens/services et startups labellisées (Startup Act) titulaires de comptes en devises.
- Personnes physiques : Tout citoyen ou résident tunisien détenteur légal d’un compte en devises (allocations de voyage, comptes professionnels d’indépendants PPR, comptes des Tunisiens Résidant à l’Étranger – TRE, ou avoirs licitement constitués).
- Bureaux de change agréés : pour céder leurs surplus de trésorerie en devises issus des collectes auprès des résidents, TRE et touristes ou reconstituer leurs trésoreries de devises.
Dans un souci de justification de l’Origine des Fonds :
- Pour les personnes morales, les opérations doivent correspondre à un engagement commercial, industriel ou financier sous-jacent.
- Pour les personnes physiques, l’accès au MFL est conditionné à la justification de la provenance légale des fonds figurant sur leur compte en devises et au respect des plafonds fixés par la BCT. Les spéculations à découvert (short selling) sans détention préalable du sous-jacent sont strictement interdites.
L’inclusion des bureaux de change enrichit le modèle en créant un réseau capillaire sur tout le territoire national, interconnecté à la plateforme centralisée du MFL.
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Infrastructure Technique, Appariement et Compensation
Plateforme Centralisée de Négociation : Les transactions sur le MFL s’exécutent sur une plateforme électronique centralisée d’appariement des ordres interconnectant les IF, les banques et la BCT.
Transparence et Carnet d’Ordres : La plateforme fonctionne selon un carnet d’ordres centralisé garantissant la transparence pré et post-négociation. Les cours d’achat/vente et le volume des transactions du MFL sont publiés en temps réel.
Chambre de Compensation / CCP : Le règlement-livraison simultané (Dinar contre Devises) est assuré par une Chambre de Compensation adossée à la BCT (ou confiée à un organisme central de dépôt). La CCP s’interpose entre l’acheteur et le vendeur final pour éliminer le risque de contrepartie entre les participants.
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Étanchéité des Flux et Contrôle Prudentiel
Circuit Fermé et Ségrégation Totale : Les devises et Dinars négociés sur le MFL transitent exclusivement de compte à compte (du compte bancaire du vendeur vers le compte bancaire de l’acheteur) via la Chambre de Compensation. Les fonds des clients ne transitent à aucun moment en cash ou par le patrimoine propre ou les comptes bancaires de l’IF, garantissant une étanchéité financière absolue.
Coupe-Circuits de la BCT : La BCT fixe des bandes de variation quotidienne sur le cours des devises (+/- X\%). En cas de volatilité excessive sur le marché local, la BCT peut suspendre temporairement la cotation du MFL.
Conformité, KYC et AML : Les IF sont soumis aux obligations de vigilance en matière de Lutte contre le Blanchiment d’Argent et le Financement du Terrorisme (LAB/FT). Tout ordre sur la plateforme doit être précédé d’une vérification d’identité (KYC) et du contrôle de la légalité du compte en devises source.
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Synthèse du modèle retenu
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Les mécanismes clés pour les initiés (Analyse Financière & Prudentielle)
- Souveraineté et ancrage au TND : Les transactions seraient restreintes à la paire TND/Devise afin de prévenir la dollarisation de l’économie. La BCT conserverait la faculté d’activer des coupe-circuits (+/- X%) et d’intervenir en dernier ressort.
- Chambre de Compensation (CCP) & Ségrégation : Le risque de contrepartie serait neutralisé par une CCP sous la tutelle de la BCT, garantissant un règlement-livraison simultané (DVP). Les fonds transiteraient de compte à compte bancaire sans jamais intégrer le bilan de l’IF.
- Création d’un statut d’Intermédiaire en Forex (IF) : Dans ce schéma proposé, les IF agiraient exclusivement en transmission et appariement d’ordres (Straight-Through Processing / ECN). Toute activité de tenue de marché (Market Making) ou de prise de risque en propre leur serait strictement interdite.
- Capital social adapté à 1,5 MDT : L’absence de risque de marché porté par l’intermédiaire permettrait d’abaisser significativement le ticket d’entrée, favorisant la création de courtiers agiles et de FinTechs spécialisées.
- Ce que cela changerait pour les moins initiés (Usage au quotidien)
- Fin du conflit d’intérêts : L’intermédiaire agirait uniquement comme un courtier de mise en relation. Il ne parierait jamais contre ses clients.
- Protection renforcée des capitaux : L’IF ne détiendrait pas vos fonds. Vos devises resteraient en permanence logées au sein du réseau bancaire agréé.
- Transparence sur les prix : La fixation des cours découlerait directement de la confrontation de l’offre et de la demande sur un carnet d’ordres centralisé en temps réel, plutôt que de marges imposées unilatéralement.
- Défi au marché noir : En connectant les bureaux de change physiques à la profondeur du MFL, le différentiel de cours entre le marché officiel et le marché informel se réduit naturellement.
- Bilan d’Impact du Modèle proposé
Le bilan d’impact stratégique découlant de ce modèle de Marché Forex Local (Courtage Pur / Agency Only), se détaille par catégorie d’intervenants comme suit :
- Pour les Personnes Morales (Entreprises) :
| Avantages | Risques & Contraintes |
| Transparence et meilleurs cours : Les PME, exportateurs et importateurs accèdent directement au cours réel du marché ajusté par l’offre et la demande, sans subir les marges imposées par un intermédiaire unique. | Risque de volatilité des coûts : L’absence de cours administré implique que le coût d’acquisition des devises pour l’importation dépendra directement de la liquidité disponible sur le marché à l’instant T. |
| Accès direct à la liquidité disponible : Un importateur peut acheter ses devises directement auprès d’un exportateur ou d’un détenteur local sans que les fonds ne repassent par la réserve générale de la BCT. | Exigence de justification (Underlying) : Impossibilité d’exécuter des opérations de couverture purement financières ou spéculatives sans document sous-jacent (factures, contrats, dettes). |
| Optimisation de la trésorerie : Réduction des délais d’exécution des transactions de change grâce à l’appariement automatique sur la plateforme. | Gestion du risque de change : Obligation de renforcer les compétences internes en gestion de trésorerie pour choisir les bons moments d’exécution sur le carnet d’ordres. |
- Pour les Personnes Physiques (Citoyens, Freelancers, TRE)
| Avantages | Risques & Contraintes |
| Alternative légale au marché noir : Les freelancers, consultants et Tunisiens Résidant à l’Étranger (TRE) peuvent céder leurs devises en TND au cours réel du marché dans un cadre sécurisé, réduisant l’attrait du marché informel. | Capacité de négociation limitée : Les particuliers disposant de petits volumes passeront après les gros ordres institutionnels ou d’entreprises dans le carnet d’ordres centralisé. |
| Inclusion financière et sécurité : Élimination totale du risque de vol, de faux billets ou de poursuites pénales liés aux transactions informelles. | Contraintes réglementaires (KYC) : Obligation de fournir la preuve légale de la provenance des devises (justificatifs de revenus, virement bancaire entrant, déclaration de douane) pour chaque opération. |
| Flexibilité de conversion : Possibilité de convertir ses avoirs en devises vers le TND de manière instantanée via les applications des Intermédiaires en Forex (IF). | Plafonnement des montants : Risque de limitation des volumes quotidiens ou annuels imposés par la BCT pour éviter la fuite de capitaux. |
- Pour les bureaux de change
| Avantages | Risques & Contraintes |
| Accès direct à la liquidité du marché MFL : Canal institutionnel et fluide pour écouler rapidement les surplus de trésorerie en devises collectés auprès des clients résidents, TRE et touristes. | Respect des plafonds d’encaisse : Obligation de maintenir des niveaux de trésorerie en devises sous les limites strictes fixées par la circulaire BCT, imposant une gestion des flux très réactive. |
| Spreads et cours plus compétitifs : Alignement de leurs prix d’achat/vente sur les cours réels du carnet d’ordres centralisé, réduisant le différentiel avec le marché informel et attractivité accrue pour la clientèle. | Renforcement de la conformité (KYC / LAB-FT) : Exigence d’une traçabilité rigoureuse au guichet (vérification d’identité, justification de l’origine des fonds) pour chaque opération réinjectée sur la plateforme. |
| Réduction du risque de détention physique : Diminution du risque d’insécurité ou de vol lié au stockage prolongé de billets de banque grâce à la possibilité de céder les liquidités en continu sur le MFL. | Dépendance technologique & coûts d’interconnexion : Nécessité d’investir dans des systèmes d’information certifiés et sécurisés pour s’interfacer avec les Intermédiaires en Forex (IF) ou la plateforme MFL. |
| Valorisation du rôle économique : Évolution du statut de simples guichets de change manuels vers celui d’acteurs clés de l’inclusion financière et de la résorption du marché parallèle des devises. | Pression sur les marges de change : La transparence des prix imposée par le carnet d’ordres centralisé réduit les marges d’arbitrage individuelles autrefois appliquées. |
- Pour la Banque centrale et l’Économie nationale (souveraineté & régulation)
| Avantages | Risques & Contraintes |
| Préservation des réserves de change de la BCT : Les transactions s’effectuent par recyclage de la liquidité en devises déjà présente sur le territoire, sans solliciter les réserves officielles de la Banque Centrale. | Risque de liquidité ponctuel : En cas de déséquilibre structurel (ex: choc pétrolier ou baisse des exportations), la BCT devra quand même intervenir en tant que régulateur de dernier ressort pour injecter de la liquidité. |
| Traçabilité totale et lutte contre le blanchiment : Remplacement des flux opaques de gré à gré par une infrastructure centralisée enregistrant l’identité des acheteurs et vendeurs en temps réel. | Coût technique de l’infrastructure : Nécessité de mettre en place et de maintenir une Chambre de Compensation (CCP) ultra-sécurisée et interfacée avec le réseau des IF et le réseau bancaire. |
| Développement d’un écosystème FinTech : L’ouverture du statut d’IF (capital de 1,5 MDT) favorise l’émergence d’acteurs technologiques locaux spécialisés dans la finance. | Complexité de la supervision : Obligation pour la BCT d’adapter ses outils de surveillance pour contrôler le carnet d’ordres électronique en temps réel. |
En résume, cette piste de réforme offre un cadre moderne capable de concilier la souplesse exigée par les acteurs économiques avec la rigueur prudentielle nécessaire au maintien de la souveraineté monétaire de la Tunisie.