Au Forum égyptien des mines, le ministre Salah Zouari a affirmé que la Tunisie œuvrait à retrouver sa place de leader mondial des phosphates et dérivés. Pendant ce temps, la production recule de 5,5 % au premier semestre 2026 et les exportations du secteur baissent de 19 %.
Le ministre de l’Équipement et de l’Habitat, qui gère par intérim le département de l’Industrie, des Mines et de l’Énergie depuis le limogeage de Fatma Thabet Chiboub, s’exprimait lors d’une table ronde de la 5e édition du forum (28 et 29 septembre 2026). Il juge l’objectif réalisable grâce à la coordination entre les acteurs, au développement de la recherche et de l’exploitation minière, et à l’ouverture aux investisseurs privés, tunisiens et étrangers, d’avantages et de données géologiques numériques. Les chiffres disent autre chose.
À fin juin 2026, la production s’établit à 1,73 million de tonnes, contre 1,84 million un an plus tôt. Sur la même période, les exportations des mines, phosphates et dérivés reculent de 19 %, alors que l’ensemble des exportations tunisiennes progresse de 9 %. 2025 devait pourtant marquer un redressement. Le directeur général de la Compagnie des phosphates de Gafsa (CPG) a confirmé devant la Commission des finances du Parlement une production de la compagnie d’environ 3,9 millions de tonnes. L’USGS, elle, estime la production nationale à 3,3 millions, contre 3,28 millions en 2024.
Très loin de 2010, et du Maroc
Selon le ministère de l’Industrie et des Mines, la production atteignait 8,131 millions de tonnes en 2010, avant de s’effondrer après 2011. Elle a ensuite oscillé entre 2,5 et 4,5 millions de tonnes par an, pour se stabiliser autour de 3 millions ces dernières années. Le Maroc, lui, a produit 36 millions de tonnes en 2025 selon l’USGS (35,3 millions en 2024), soit la deuxième place mondiale derrière la Chine, avec des estimations allant jusqu’à 40 millions selon les sources. Son opérateur OCP a réalisé en 2025 un chiffre d’affaires de 113,9 milliards de dirhams (contre 97 milliards en 2024), la roche progressant de 50 %. L’année 2026 est moins favorable : au premier semestre, le chiffre d’affaires d’OCP recule de 7 %, à 48,372 milliards de dirhams, et celui de la roche de 28 %, la hausse du coût du soufre ayant pesé sur la demande locale. OCP a investi 16,07 milliards de dirhams sur la période (+6 %), mais annonce un ralentissement pour le reste de l’année, tout en visant une capacité minière de 70 millions de tonnes par an.
Des plans ambitieux, des obstacles connus
La CPG et le Groupe chimique tunisien (GCT) ont été entendus le 18 juin 2026 par la Commission des finances et du budget du Conseil national des régions et des districts. La CPG y a présenté un plan visant 9,4 millions de tonnes de phosphate marchand d’ici 2035, pour un coût estimé à 2 700 millions de dinars. Ce plan prévoit 4,5 millions de tonnes en 2026 et 5 millions en 2028 (les comptes rendus parlent tantôt de production, tantôt de capacité). Si le chiffre de 2026 correspond à un objectif de production, il faudrait, avec 1,73 million à la mi-année, environ 2,77 millions de tonnes au second semestre, soit près de 60 % de plus qu’au premier.
La compagnie reconnaît elle-même ses handicaps : les problèmes de transport et le manque d’eau pour le lavage du phosphate comptent parmi les principaux obstacles. Le climat social pèse aussi : le 13 mai 2026, le travail a été suspendu dans les districts de la CPG à Metlaoui, Redeyef et Moularès, ainsi qu’à Mdhilla, en raison de protestations sur les primes de l’Aïd et de productivité.
Le ministre a plaidé pour l’intégration régionale et des chaînes de valeur locales, afin de réduire la dépendance aux intrants importés. Or le GCT, qui transforme le phosphate, en reste tributaire, notamment pour le soufre et l’ammoniac, pour lesquels des financements ont été récemment mobilisés. Les données présentées au Parlement montrent des taux d’utilisation en baisse dans les unités du groupe, du fait du recul de la production de la CPG, de la crise de liquidité, de la vétusté des équipements et de pannes et arrêts de plus en plus fréquents. Le taux d’activité global du complexe ne dépassait pas 40 % selon les informations publiées en mars 2026.
Le ministre a aussi appelé à une complémentarité entre secteurs public et privé et à des échanges d’expertise entre pays africains et arabes, notamment sur le traitement et le raffinage. Les organisateurs annoncent plus de 6 000 visiteurs et environ 500 invités venus de 50 pays, mais aucune annonce concrète pour le secteur n’est rapportée. Seuls les résultats du second semestre diront si la trajectoire annoncée à l’étranger se vérifie en Tunisie.