Dans son rapport de septembre 2026, « Le défi de l’eau en Tunisie : de la rareté à la résilience », la Banque mondiale dresse un tableau contrasté de l’économie tunisienne : une reprise modeste après la quasi-stagnation de 2023, mais des déséquilibres structurels profonds et des pressions financières croissantes. Le PIB réel a rebondi à +2,7% en 2025 et devrait se stabiliser autour de +2,3% en 2026, porté par l’agriculture (+11,7% en 2025), les industries agroalimentaires (+8,9%) et les industries mécaniques et électriques (+4,6%), tandis que les hydrocarbures (-8,2% en 2025), le textile (-3,3%) et le BTP (-1,6%) reculent. Le déficit du compte courant a augmenté de 49% en valeur nominale au premier semestre 2026, avec un déficit énergétique représentant 53% du déficit commercial total, et les réserves de change ont chuté brutalement en juillet (de 101 à 92 jours d’importations après le remboursement d’un Eurobond de 700 millions d’euros) avant une légère reconstitution fin août à 98 jours grâce à des financements extérieurs (500 millions USD de la BADExim et 312 millions USD du Fonds monétaire arabe).
Pour l’économiste Ridha Chkoundali, ce diagnostic confirme une croissance « à deux vitesses », tirée par un secteur offshore performant mais incapable de compenser le déficit structurel du secteur onshore, qui ne couvre que 44% de ses besoins. Cette dualité, selon lui, illustre la fragilité d’une reprise largement dépendante des aléas climatiques et des conjonctures extérieures, sans transformation structurelle du tissu productif local.
Sur le marché du travail, le taux de chômage officiellement en baisse à 14,9% au deuxième trimestre 2026 masque une destruction nette de 58 000 emplois, principalement féminins (-72 000 postes contre +14 000 pour les hommes), et un taux d’activité des femmes structurellement bas (27% contre 63,3% pour les hommes). Ridha Chkoundali insiste sur le caractère « statistiquement trompeur » de ce recul du chômage, qui traduit davantage un retrait de la population active qu’une création réelle d’emplois, et met en garde contre le gaspillage de capital humain que représente la sous-participation féminine.
Pour Ridha Chkoundali, les recommandations de la Banque mondiale, bien que techniquement cohérentes, comportent cinq paradoxes majeurs. D’abord, l’ajustement des tarifs de l’eau et de l’irrigation, destiné à réduire les déficits de la SONEDE et de l’ONAS, risque d’alourdir l’inflation alimentaire et de pénaliser les ménages modestes dans un contexte de contraction du pouvoir d’achat. Ensuite, la critique du financement interne via la Banque centrale ignore l’absence d’alternatives externes réalistes : pas d’accord avec le FMI, accès bloqué aux marchés internationaux et remboursement de dettes majeures laissent l’État sans marge de manœuvre. Troisièmement, l’accent mis sur la libéralisation néglige la nécessité d’une politique industrielle pour le secteur onshore, affaibli par une faible intégration dans les chaînes de valeur, un manque de financement et des contraintes logistiques. Quatrièmement, le recours aux PPP pour le dessalement constitue un pari énergétique risqué dans un pays où le déficit énergétique pèse lourdement sur la balance commerciale, avec le danger de transformer ces contrats en dettes conditionnelles futures. Enfin, la loi sur les chèques de 2024 montre comment des mesures répressives, sans alternatives numériques efficaces, élargissent l’économie parallèle et réduisent la liquidité bancaire disponible pour l’investissement.
Au total, Ridha Chkoundali juge le diagnostic de la Banque mondiale précieux, mais appelle à une adaptation fine des réformes aux réalités sociales, énergétiques et géoéconomiques tunisiennes.