Le rapport d’analyse publié par l’Institut national de la statistique (INS) sur la population de la fonction publique offre une vision rétrospective complète de ses transformations structurelles sur la période 2018–2025.
Entre maîtrise des effectifs, vieillissement démographique, progression de la place des femmes et envolée de la masse salariale nominale, retour sur les grandes tendances qui façonnent l’administration tunisienne.
Un cycle de contraction et rebond de 2025
En décembre 2025, la fonction publique tunisienne comptait 652 498 agents, enregistrant un rebond modéré de 0,8 % en rythme annuel (ou 5 343 agents). Les agents hors collectivités locales totalisent 625 801 personnes (95,9 % de l’ensemble), contre 26 697 agents au sein des municipalités et collectivités locales. Cette légère reprise met un terme à une phase de compression nette observée entre 2022 et 2024.
L’année 2025 a été marquée par une reprise vigoureuse des recrutements avec 38 701 entrées face à 33 358 sorties, dégageant un solde positif de 5 343 agents, après trois années consécutives de solde négatif, notamment -10 842 en 2022 et -9 257 en 2024.
Féminisation et vieillissement structurel
L’effectif masculin s’est contracté, passant de 416 200 en 2018 à 394 800 en 2025. À l’inverse, l’effectif féminin a crû de manière ininterrompue (hors léger repli en 2024), grimpant de 236 000 à 257 700. La part des femmes dans la fonction publique atteint ainsi 39,5 % en 2025 (contre 36,2 % en 2018).
Les jeunes de moins de 25 ans ne représentent plus que 2,4 % des effectifs en 2025 (contre 4,0 % en 2018). Les 45-49 ans forment désormais la cohorte la plus importante avec 120 164 agents (18,4 %). Les tranches supérieures (55-59 ans et 60 ans et plus) regroupent 15,2 % des personnels (près de 100 000 agents), annonçant un mur de départs à la retraite au cours de la décennie.
Quatre ministères concentraient à eux seuls 70,6 % de l’ensemble des agents de l’État en 2025, à savoir l’Éducation (197 836 agents) l’Intérieur (96 146 agents), la Défense (87 765 agents) et la Santé publique (78 622 agents).
Les fonctionnaires représentent 80,1 % du total, tandis que les effectifs d’ouvriers ont fortement reculé, passant de 126 200 en 2018 à 103 600 en 2025. Au sein des fonctionnaires, les catégories supérieures A1 (194 200) et A2 (163 200) ont connu les progressions les plus spectaculaires, illustrant l’élévation continue du niveau moyen de diplôme des agents recrutés et promus.
Une hausse soutenue du salaire nominal
La dynamique salariale a été particulièrement vive en 2019 (+17,6 % en brut) et 2020 (+12,0 %) suite aux accords salariaux majeurs, avant de connaître une décélération relative (2021–2023) puis une réaccélération modérée en 2024–2025 (+3,5 % à +5,2 %).
En 2025, un agent de la catégorie A1 perçoit en moyenne 3 106,7 dinars bruts, contre 1 758,3 dinars pour la catégorie D et 1 460,5 dinars pour la moyenne des ouvriers.
Enseignements à tirer
En tenant compte des indicateurs d’emploi publiés récemment, plusieurs points sont à retenir. Le premier est le paradoxe de l’insertion féminine et le « refuge public » contre « exclusion privée ». La part des femmes dans la fonction publique ne cesse de s’élargir alors que sur le marché global du travail, le chômage féminin est à 21,6 % (contre 11,8 % pour les hommes), et le taux d’activité des femmes est à 27,1 % (contre 63,3 % pour les hommes). En l’absence de recrutements massifs dans la fonction publique, qui concentre désormais l’essentiel des emplois qualifiés féminins, le secteur privé n’absorbe pas les femmes actives, les renvoyant soit vers le chômage de longue durée, soit vers l’inactivité.
Le second est le gaspillage massif du capital humain hautement qualifié. Plus d’un tiers des femmes diplômées de l’université sont au chômage (35,6 % au T2 2026, contre 14,2 % pour les hommes diplômés). La fonction publique absorbe une part croissante, mais limitée, de cadres supérieurs. L’investissement éducatif national ne trouve pas de relais productif hors de l’administration. Dès que les concours publics ralentissent, les diplômées subissent un chômage massif en raison de l’inadéquation entre filières universitaires et besoins du secteur privé.
Le troisième est le double choc du vieillissement administratif et de l’exclusion des jeunes. Les agents de moins de 25 ans ne représentaient plus que 2,4 % des fonctionnaires en 2025 (contre 4,0 % en 2018), tandis que les tranches de 55 ans et plus totalisent près de 100 000 agents appelés à partir à la retraite d’ici la fin de la décennie. En même temps, le chômage des jeunes de 15 à 24 ans reste supérieur à 35 % au niveau national. Le gel ou le ciblage restrictif des recrutements publics pour maîtriser la masse salariale a fermé la porte d’entrée aux jeunes générations, créant un déficit de renouvellement des compétences dans les services publics.
Le quatrième concerne le pouvoir d’achat net. Entre 2018 et 2025, le salaire brut moyen a bondi plus rapidement que celui net. L’État supporte une charge budgétaire nominale très lourde par agent, alors même que les agents subissent une perte réelle de pouvoir d’achat face à l’inflation cumulée, limitant les marges de manœuvre pour l’investissement d’infrastructure ou la transition écologique. Le blocage touche à tous les agents économiques.
Qu’il s’agisse de la population active, des flux démographiques ou des infrastructures vitales (eau, énergie), la taille brute des effectifs ou des marchés ne crée pas spontanément la prospérité. Sans institutions efficaces, sans gestion prévisionnelle des emplois et compétences et sans réformes sectorielles, les déséquilibres d’emploi se traduisent par une précarité accrue au lieu d’un dividende économique.

