Pendant que la Tunisie promet 35 % de renouvelables pour 2030, ses citoyens vivent des coupures de courant en plein été. Entre discours stratégique et réalité du réseau, le fossé n’a jamais été aussi visible.
Le professeur Kaïes Samet affirme que l’économie verte en Tunisie demeure à un stade embryonnaire, en délai par rapport aux pays développés. Et ce, malgré la ratification de l’Accord de Paris en 2016 et la mise à jour, en décembre 2021, de la Contribution Déterminée au niveau National. Il souligne que cette dernière définit une taxonomie climatique tunisienne censée orienter les flux de capitaux, mais il note que cette architecture réglementaire reste largement théorique tant que les investissements concrets ne suivent pas.
Il indique par ailleurs que le pays s’est doté d’une Stratégie nationale de transition écologique, mais il reconnaît que celle-ci se heurte à des obstacles persistants : contraintes budgétaires, lourdeur bureaucratique et poids des subventions aux énergies fossiles. Selon lui, l’État aurait mobilisé près de 5,6 milliards de dinars par an dans l’économie verte, avec pour ambition de porter les renouvelables à 35 % du mix électrique d’ici 2030.
Un objectif qui s’éloigne plutôt qu’il ne se rapproche
C’est précisément sur ce point que le discours du professeur Samet mérite d’être confronté aux données les plus récentes, nettement plus sombres que celles qu’il avance. Alors qu’il évoque un objectif de 35 % à l’horizon 2030, les chiffres officiels communiqués en avril 2026 par le ministre de l’Économie et de la Planification, Samir Abdelhafidh, situent la part réelle des renouvelables à seulement 9 % du mix énergétique en 2025, contre 3 à 4 % il y a quatre ans. Pour combler cet écart, il faudrait mobiliser au moins 3 900 mégawatts supplémentaires.Alors que les projets actuellement à l’étude ne représentent qu’environ 600 mégawatts – un chiffre jugé largement insuffisant par les observateurs eux-mêmes.
Cette lenteur a produit, durant l’été 2026, une crise électrique d’une ampleur inédite. La consommation nationale s’est approchée du seuil critique des 6 000 MW, contraignant la STEG à imposer des délestages massifs pour éviter l’effondrement du réseau. Or, fin 2024, le parc de production restait dominé à 94 % par des équipements thermiques; contre à peine 6 % pour l’éolien, l’hydraulique et le solaire réunis. Et le gaz naturel assurait encore près de 94 % de la production électrique début 2026. Cette dépendance gazière n’est pas anodine : la dépendance au gaz algérien atteint aujourd’hui les trois quarts de l’approvisionnement national. Ce qui expose la Tunisie à une double vulnérabilité, climatique et géopolitique, comme le souligne un confrère de la place.
Le professeur Samet évoque un déficit de financement climatique d’environ 1,72 milliard de dollars par an sur la période 2020-2030. Ce chiffre doit être mis en perspective avec le déficit énergétique proprement dit, qui aurait dépassé 11 milliards de dinars en 2025 selon plusieurs médias de la place. Une partie de la polémique réside précisément là : un analyste relève que l’opérateur public vend à perte, s’endette et ne peut plus construire. Tandis que la ressource nationale en gaz s’épuise. Ce constat interroge la solidité même du modèle décrit par le professeur, puisqu’un secteur public exsangue ne peut porter seul la transition qu’il appelle de ses vœux.
La question sensible des autorisations et de la « privatisation »
Le professeur Samet plaide pour une implication plus forte du secteur privé, seul ou via des partenariats public-privé, face à une contribution privée jugée trop faible (11,2 %). Ce point est justement au cœur d’une controverse politique et syndicale vive en Tunisie. La Presse de Tunisie rapporte que 187 autorisations ont été accordées pour 287 mégawatts de projets renouvelables, mais que nombre d’entre eux n’ont jamais vu le jour, faute de permis de bâtir ou en raison des difficultés à convertir des terrains agricoles en terrains industriels. Le directeur général adjoint de la STEG, Néjib Chtourou, est cité comme jugeant urgent d’assainir la situation, certains investisseurs ayant carrément abandonné leurs projets.
Plus polémique encore : les mécanismes de concession destinés à ouvrir le secteur aux capitaux privés et étrangers se heurtent à une opposition syndicale et politique qui, selon différentes sources, a contribué à ralentir l’arrivée de nouvelles capacités renouvelables. Certains y voyant une forme de privatisation déguisée du secteur électrique, un procès que les autorités rejettent explicitement. Un paradoxe supplémentaire, documenté par un média de la place, mérite d’être versé au débat : le pays freine, par la lourdeur administrative, l’énergie que ses propres habitants et entreprises pourraient produire; tandis qu’il ouvre dans le même temps son potentiel solaire à des consortiums étrangers pour une électricité et un hydrogène destinés à l’exportation vers l’Europe. Cette asymétrie – freiner l’autoproduction domestique, tout en facilitant l’export – nourrit une critique sociale selon laquelle la transition verte tunisienne bénéficierait davantage aux marchés européens qu’aux citoyens tunisiens eux-mêmes.
Le solaire domestique, une promesse à géométrie variable
Le professeur Samet cite le programme Prosol et ses 400 000 familles bénéficiaires comme une réussite à amplifier. Les données 2026 relativisent cependant l’enthousiasme : seulement 7 % de la consommation nationale a été couverte par les renouvelables en 2024. Un taux resté bloqué entre 6 et 7 % début 2026. L’État révisant à la baisse son ambition immédiate avec un objectif de 10 % seulement d’ici fin 2026 – loin des 35 % agités pour 2030.
Dans ce cadre, le professeur Samet n’écarte pas la piste nucléaire, tout en reconnaissant son coût et sa vulnérabilité climatique. Ce point reste, en Tunisie, largement absent du débat public officiel. Ce qui en fait moins une option concrète qu’un signal de l’impasse énergétique actuelle : à défaut de solutions rapides et crédibles, jusqu’aux scénarios les plus lourds sont évoqués par certains experts.
In fine, le tableau dressé par le professeur Samet – potentiel solaire et éolien considérable, cadre légal attractif, incitations fiscales, urgence climatique reconnue – n’est pas contesté dans ses fondements. Mais la réalité de 2025-2026, marquée par des délestages estivaux, une STEG financièrement exsangue, une dépendance accrue au gaz algérien et des tensions politico-syndicales autour de l’ouverture du secteur, suggère un écart considérable entre les objectifs affichés (2030, 2035) et la trajectoire réellement empruntée. La transition verte tunisienne apparaît ainsi moins freinée par un manque de diagnostic que par des blocages structurels – administratifs, financiers et politiques – que le seul volontarisme stratégique ne suffit pas à lever.