En bloquant l’arrivée de nouveaux robots étrangers sur le sol américain, l’administration Trump fait d’une pierre deux coups : limiter les risques d’espionnage au profit de puissances rivales et protéger une industrie encore distancée par Pékin.
La guerre technologique entre Washington et Pékin franchit un nouveau cap. Officiellement, il s’agit de prévenir les risques d’espionnage, en filigrane, c’est surtout la suprématie chinoise dans la robotique et l’intelligence artificielle que les États-Unis cherchent à endiguer.
Ainsi, la Federal Communications Commission (FCC), le régulateur américain des télécommunications, a décidé à partir du mardi 28 juillet de bloquer l’homologation de tout nouveau « dispositif robotique avancé » fabriqué à l’étranger, avec la Chine en première ligne. Cette mesure vise les robots humanoïdes, les chiens-robots et les plateformes mobiles sur roues, autrement dit l’ensemble des machines autonomes capables de se déplacer, d’interagir avec leur environnement et de collecter ou transmettre des données. Car, aux yeux de Washington, ces technologies ne relèvent plus seulement de l’innovation, mais constituent désormais un enjeu majeur de sécurité nationale et de souveraineté technologique.
Robots « malveillants »
Comment ? Les technologies visées par la FFC présentent, selon Washington, un risque majeur pour la sécurité nationale. En combinant capteurs de pointe, intelligence artificielle et connexion permanente à Internet, ces robots pourraient être détournés à des fins d’espionnage, de vol de données ou encore de prise de contrôle à distance. L’administration américaine redoute notamment que ces machines ne soient utilisées pour infiltrer des sites stratégiques, circuler au sein d’usines ou d’infrastructures sensibles, cartographier leur environnement, collecter des informations critiques et recevoir, en temps réel, des instructions émanant de l’étranger.
Pis. Ces robots pourraient devenir de véritables outils au service d’acteurs hostiles. Les données qu’ils collectent seraient susceptibles d’alimenter les capacités de services de renseignement étrangers, tandis que leurs fonctions connectées permettraient d’en prendre le contrôle à distance. « Un robot peut mal serrer un boulon ; toutefois, il peut aussi enregistrer tout ce qui se passe autour de lui », résume le régulateur américain, soulignant que derrière leur apparente vocation industrielle se cache un potentiel risque d’espionnage.
Suite à l’annonce, la Chine a, de son côté, accusé, mercredi 29 juillet, les Etats-Unis de chercher à “réprimer“ ses entreprises. « La Chine a toujours fermement dénoncé la tendance des Etats-Unis à invoquer abusivement la sécurité nationale pour réprimer les entreprises chinoises », a réagi une porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères. Ajoutant que « le protectionnisme n’améliore en rien la compétitivité américaine, il ne fait que nuire aux intérêts des entreprises et des consommateurs américains ». Elle a également assuré que Pékin prendra les mesures nécessaires » pour défendre les intérêts des entreprises chinoises.
Décrochage industriel
Mais derrière l’argument sécuritaire, pourtant loin d’être infondé, se dessine une autre réalité : le décrochage industriel américain face à la montée en puissance de la Chine. En d’autres termes, sous couvert de sécurité nationale, Washington cherche en réalité à freiner l’irrésistible percée industrielle de Pékin sur ce marché stratégique du XXIᵉ siècle.
Car si les États-Unis conservent une longueur d’avance dans plusieurs segments de l’intelligence artificielle, ils accusent par contre un retard croissant dans la robotique humanoïde. Ainsi, leurs industriels peinent encore à produire ces machines à grande échelle, tandis que les entreprises chinoises ont assuré près de 90 % des livraisons mondiales de robots humanoïdes l’an dernier (2025).
Forte de plus de 140 fabricants et d’une chaîne d’approvisionnement particulièrement intégrée, la Chine est désormais capable de concevoir, produire et commercialiser de nouveaux modèles à un rythme que ses concurrents peinent à égaler. À l’inverse, des groupes américains comme Tesla, Figure AI ou Boston Dynamics disposent certes de technologies de pointe, mais restent loin des capacités de production de leurs rivaux chinois. Or, jusqu’à présent, le marché américain représentait l’un des principaux débouchés internationaux de ces derniers.
Les dés sont pipés
Une illustration de cette stratégie ? Le cas de l’entreprise chinoise Unitree Robotics est particulièrement révélateur. Basée à Hangzhou, cette société, spécialisée dans les robots humanoïdes et les chiens-robots, s’apprêtait à franchir une nouvelle étape avec son introduction en Bourse.
Pourtant, Washington l’a rapidement placée dans son collimateur, l’accusant d’entretenir des liens avec l’armée chinoise. Ainsi, l’entreprise s’est vu barrer l’accès aux contrats du Pentagone, avant d’être frappée par la nouvelle interdiction de la Federal Communications Commission.
En conclusion, et au-delà de l’argument sécuritaire, la décision américaine rebat les cartes de la concurrence. En empêchant les fabricants chinois de commercialiser librement leurs nouveaux modèles sur le marché américain, elle offre un précieux répit aux industriels nationaux, encore distancés en matière de production de masse.
C’est que l’enjeu est colossal. Selon Morgan Stanley, le marché mondial des robots humanoïdes pourrait atteindre 5 000 milliards de dollars d’ici à 2050. Consciente de cette bataille industrielle, l’administration Trump ne s’en cache d’ailleurs plus : elle entend bâtir une chaîne d’approvisionnement entièrement indépendante de la Chine et relocaliser la fabrication de ces technologies stratégiques sur le sol américain.
Bref, en réalité, la sécurité nationale ne constitue que la partie visible de l’iceberg. Le véritable affrontement se joue sur un autre terrain : celui de la maîtrise de l’industrie robotique du XXIᵉ siècle. Voilà le véritable enjeu.