Le 10 septembre 2026, de fortes pluies ont de nouveau placé le Grand Tunis face à une réalité devenue familière : accumulations d’eau, circulation perturbée, véhicules bloqués, interventions des services de secours et images largement diffusées sur les réseaux sociaux. Les autorités avaient alerté sur les risques liés aux intempéries. Puis la pluie s’est arrêtée.
Mais l’épisode météorologique laisse une question beaucoup plus durable : combien coûte à l’économie tunisienne une infrastructure urbaine qui réagit encore après l’apparition du problème, plutôt qu’une infrastructure capable de le détecter, de le prévoir et d’y répondre en temps réel ? C’est une question d’infrastructure. Mais c’est aussi une question de productivité, de compétitivité et d’exécution publique.
Le coût que personne ne mesure
Une inondation urbaine ne se résume pas aux dégâts visibles. Lorsqu’un axe routier devient impraticable, ce sont des milliers d’heures de travail qui peuvent être perturbées. Des livraisons sont retardées. Des rendez-vous sont reportés. Des entreprises interrompent temporairement leur activité. Des salariés arrivent en retard. Des véhicules et des équipements peuvent être endommagés.
À cette facture directe s’ajoute une autre, beaucoup moins visible : celle de l’incertitude. Une entreprise ne juge pas seulement un territoire sur le prix du foncier, le coût de l’énergie ou la fiscalité. Elle regarde également la continuité de ses opérations. Peut-elle faire circuler ses salariés ? Recevoir ses fournisseurs ? Expédier ses marchandises ? Maintenir ses services lorsque survient un événement climatique intense ?
La résilience des infrastructures devient ainsi progressivement une composante de la compétitivité territoriale. Le problème n’est donc pas simplement que Tunis puisse être confrontée à de fortes pluies. Le problème est qu’un événement météorologique prévisible dans sa nature puisse encore produire des perturbations dont l’ampleur dépend autant de la capacité d’anticipation que de l’intensité de la pluie.
Une infrastructure intelligente ne remplace pas le béton : elle lui donne des yeux
C’est ici que le numérique change la nature du problème. Une ville résiliente ne se contente pas de construire des canalisations, des bassins, des stations de pompage et des ouvrages de protection. Elle doit aussi savoir ce qui se passe dans ces infrastructures, seconde après seconde.
L’exemple de Singapour est particulièrement instructif. Son agence nationale de l’eau exploite un dispositif de surveillance intégrant des capteurs de niveau d’eau, des caméras, des pluviomètres et des radars météorologiques. Ces données sont centralisées afin de suivre les conditions en temps réel et d’améliorer la rapidité d’intervention. Les prévisions météorologiques contribuent également à anticiper les zones susceptibles d’être affectées.
Le modèle est intéressant précisément parce qu’il ne repose pas sur une illusion technologique. Singapour n’a pas remplacé ses infrastructures physiques par des capteurs. Elle a rendu ses infrastructures observables, pilotables et de plus en plus prédictives. C’est cette logique que Tunis devrait progressivement adopter.
Des capteurs dans les points sensibles du réseau. Des données pluviométriques et hydrologiques agrégées en temps réel. Des modèles permettant d’anticiper les zones de saturation. Des systèmes d’alerte géolocalisés. Une coordination avec la circulation routière et les services de secours. À terme, des jumeaux numériques capables de simuler différents scénarios et d’aider les décideurs à choisir la réponse la plus efficace.
La technologie n’est donc pas le remède à l’insuffisance des infrastructures. Elle est le moyen de faire passer l’infrastructure d’un état passif à un état intelligent.
De la gestion de crise à l’anticipation
La différence paraît technique. Elle est en réalité profondément politique et budgétaire. Aujourd’hui, une partie importante de la réponse intervient lorsque l’événement est déjà visible : les autorités alertent, les services de secours interviennent, la circulation est déviée et les citoyens sont invités à éviter certaines zones. Cette chaîne est nécessaire. Mais elle correspond à une logique de gestion de crise. La prochaine étape doit être celle de l’anticipation.
Que se passerait-il si le système pouvait identifier, trente minutes ou une heure à l’avance, les secteurs dans lesquels le niveau d’eau risque de dépasser un seuil critique ? Si les données météorologiques pouvaient être croisées automatiquement avec l’état du réseau ? Si les équipes d’intervention étaient prépositionnées avant le blocage d’un axe ? Si les itinéraires pouvaient être adaptés en temps réel ? Si les gestionnaires disposaient d’un tableau de bord unique de la situation hydraulique du Grand Tunis ?
La différence entre ces deux modèles tient moins à la technologie qu’à la philosophie de l’action publique. Dans le premier, on intervient sur les conséquences. Dans le second, on cherche à réduire les conséquences avant qu’elles ne se produisent. La vraie question : qui possède la donnée ? Une telle transformation soulève cependant une question rarement posée : où se trouve aujourd’hui la donnée nécessaire à cette anticipation ?
Les pluviomètres relèvent de certains acteurs. Les réseaux hydrauliques de gestionnaires différents. La circulation routière possède ses propres systèmes d’information. Les services météorologiques disposent de données spécifiques. Les municipalités connaissent les points noirs de leurs territoires. Les services de secours disposent de leur propre connaissance opérationnelle.
Le défi n’est donc pas simplement d’acheter des capteurs. Il est de faire parler les systèmes entre eux. C’est là que la transformation numérique devient une question de gouvernance.
Il faudrait pouvoir agréger les données pertinentes dans une architecture commune, avec des responsabilités clairement définies, des protocoles d’échange, des règles de cybersécurité et une gouvernance précise de la donnée.
Autrement dit, la ville intelligente ne commence pas avec une application mobile. Elle commence avec une architecture de données capable de relier les infrastructures physiques, les administrations et les opérateurs.
Le Plan 2026-2030 offre désormais le cadre : reste l’exécution
La Tunisie dispose désormais d’un cadre de planification qui place parmi ses priorités les infrastructures, l’attractivité territoriale, la transformation numérique, la résilience économique et les réponses aux défis climatiques et environnementaux.
Le Plan de développement 2026-2030 a été approuvé. Sa mise en œuvre est désormais le véritable enjeu. C’est précisément ici que la question des inondations urbaines doit être replacée.
Il ne faudrait pas créer un énième projet pilote de ville intelligente. Il faudrait sélectionner un territoire, cartographier ses points critiques, instrumenter progressivement les réseaux, connecter les données, définir les responsabilités et mesurer les résultats.
Le Grand Tunis pourrait constituer ce laboratoire grandeur nature. Un projet de résilience urbaine ne devrait pas être évalué uniquement sur le nombre de capteurs installés ou sur la sophistication d’une plateforme informatique. Il devrait être évalué sur des indicateurs concrets : réduction des zones inondables, temps d’anticipation gagné, diminution des interruptions de circulation, rapidité d’intervention, réduction des dommages et continuité des activités économiques. C’est cela passer de la technologie à la performance publique.
Une nouvelle infrastructure critique : la capacité d’anticipation
La Tunisie a longtemps pensé ses infrastructures principalement en termes physiques : routes, ponts, réseaux d’eau, stations, ouvrages de protection.
Cette logique reste indispensable. Mais elle devient insuffisante. Une infrastructure du XXIᵉ siècle doit progressivement intégrer une deuxième couche : la donnée. Et cette donnée doit permettre une troisième capacité : l’anticipation.
Routes, réseaux hydrauliques, énergie, transports ou services urbains devront de plus en plus être conçus comme des systèmes capables de mesurer leur propre état, de détecter les anomalies, de prévoir certaines situations et d’aider les opérateurs à agir rapidement.
C’est une évolution considérable. Elle transforme la maintenance elle-même : on passe progressivement d’une maintenance essentiellement corrective à une maintenance préventive, puis prédictive.
Elle transforme également la conception des investissements : le meilleur ouvrage n’est plus nécessairement celui qui offre la plus grande capacité théorique, mais celui qui combine robustesse physique, capacité d’observation et efficacité opérationnelle.
La prochaine pluie est déjà un test de gouvernance
La prochaine pluie viendra. La question n’est pas de savoir si la Tunisie peut empêcher chaque épisode météorologique intense. Elle ne le peut pas.
La question est de savoir si elle accepte encore que chaque épisode soit traité comme un événement exceptionnel alors que les risques climatiques et urbains deviennent une donnée structurelle de la planification. Il ne s’agit pas d’opposer les ingénieurs aux météorologues, les infrastructures aux technologies ou les investissements aux contraintes budgétaires. Il s’agit de les faire fonctionner ensemble.
La Tunisie dispose de compétences technologiques, d’ingénieurs, d’universités, d’administrations et d’opérateurs capables de construire cette nouvelle génération d’infrastructures.
Le véritable défi est ailleurs : transformer ces compétences dispersées en capacité d’exécution. Une ville intelligente n’est pas une ville couverte d’écrans. C’est une ville qui sait ce qui lui arrive, qui comprend ce qui va probablement arriver et qui dispose encore du temps nécessaire pour agir.
La prochaine pluie ne devrait pas seulement tester nos canalisations. Elle devrait tester notre capacité à passer de la réaction à l’anticipation.