La liberté de la presse comme contre-pouvoir

Contre-pouvoir
Journalistes tunisiens le 27 novembre

La montée de l’autoritarisme, y compris dans les systèmes démocratiques, met à mal la liberté de la presse. Que reste-t-il de ce contre-pouvoir?

Si la problématique de la liberté de la presse n’est pas nouvelle au Maghreb. En revanche, elle revêt une acuité particulière au moment où les sociétés expriment de plus en plus un besoin d’information pluraliste et indépendante. Or, derrière les discours officiels d’ouverture à la démocratisation des régimes; force est de reconnaître la pression politique ou autre à laquelle sont soumis les journalistes tunisiens, marocains ou algériens. Alors qu’ils sont censés représenter un contre-pouvoir.

En attestent les condamnations « judiciaires » dont ils font encore l’objet pour les positions qu’ils expriment. Que ce soit Khaled Drareni en Algérie ou Omar Radi au Maroc, par exemple. Et les agressions dont ils sont les cibles lors des mouvements de protestations. D’ailleurs, en Tunisie, le Syndicat des Journalistes Tunisiens (SNJT) dénonçait récemment les violences subies lors d’un rassemblement Place du gouvernement à Tunis.

Ainsi, même si la révolution a permis à la Tunisie d’améliorer nettement la réalité de la liberté de la presse dans le pays; la question de la place des journalistes dans la démocratie naissante demeure posée.

La démocratie nécessite des contre-pouvoirs

En effet, la problématique de la limitation du pouvoir s’inscrit dans le cadre d’une doctrine libérale qui s’oppose historiquement et théoriquement à l’arbitraire et à la souveraineté absolue.

Ainsi, les notions de contre-pouvoir et d’Etat de droit charrient une conception libérale de l’organisation politique et sociale. Celle-ci rencontre nécessairement la problématique de la limitation du pouvoir, y compris lorsque celui-ci est d’origine démocratique.

D’ailleurs, l’existence même de contre-pouvoirs est une manifestation de la vie démocratique. Et elle constitue en quelque sorte un « phénomène démocratique ».

À l’origine, l’idée de « contre-pouvoir », au sens anglais de counterbalance, est liée au principe de représentation. C’est-à-dire le droit des individus d’avoir des représentants au Parlement devant être consultés par le pouvoir royal.

Cependant, pour Locke, non seulement les représentés gardent le droit permanent de juger leurs représentants. Mais si ces derniers venaient à ne plus se faire entendre ou à trahir leur fonction; alors les citoyens pouvaient muer en forces « contre-agissantes » et exercer un droit de résistance.

Dans le même esprit, Benjamin Constant évoque, pour les individus à l’égard de leurs représentants, un « droit de contrôle et de surveillance par la manifestation de leurs opinions ». Il souligne qu’en défendant la « liberté politique », dont ce droit fait partie, le libéralisme montre qu’il n’est pas complètement étranger à la « chose publique », au « partage dans le pouvoir politique ».

Séparation des pouvoirs et du contrôle du pouvoir

Ainsi, l’essence libérale de la notion de contre-pouvoir se manifeste-t-elle par une méfiance envers l’État; selon une approche participative et non focalisée sur la protection de l’individu.

Le souci d’un « gouvernement modéré » et sa vocation à éviter l’omnipotence du pouvoir politique rattachent indirectement la notion de contre-pouvoir à la pensée constitutionnelle et politique de Montesquieu relative à la séparation des pouvoirs.

Ce principe d’aménagement et de limitation du pouvoir charrie une logique de collaboration et de contrôle réciproque. Ainsi, induit-il une modération du pouvoir. Sur ce plan, certains contre-pouvoirs institutionnels – de l’opposition parlementaire à la Cour des comptes – participent effectivement à la régulation de l’exercice du pouvoir par un contrôle politique. Reste que la notion de contre-pouvoir est plus englobante que le principe de séparation des pouvoirs.

Le développement de la société civile renouvelle en effet la problématique de la séparation des pouvoirs et du contrôle du pouvoir. Certains contre-pouvoirs assurent une fonction de « surveillance sociale », au-delà de la fonction de contrôle inscrite dans la seule perspective du fonctionnement régulier du gouvernement représentatif.

En cela, la portée du phénomène ne se réduit pas aux règles constitutives du droit constitutionnel institutionnel et des rapports gouvernants/gouvernés. Outre la partie immergée de l’iceberg que constituent les contre-pouvoirs institutionnels, des forces économiques et sociales ont potentiellement la capacité de s’opposer de facto au pouvoir politique. C’est-à-dire, de le limiter et de l’orienter en fonction de leurs intérêts et/ou de leurs valeurs. Ces contre-pouvoirs non-institutionnels se situent en dehors de (l’appareil de) l’Etat. Et ils traduisent l’émergence d’une société civile/politique d’influence – incarnée par l’« opinion publique », les médias, les associations et organisations non-gouvernementales, les syndicats,… la presse!

La presse doit être un contre-pouvoir

Le principe d’une presse libre et indépendante du pouvoir porte en lui l’idée de contre-pouvoir. La philosophie politique et libérale permet de définir précisément le caractère de contre-pouvoir inhérent à la liberté d’expression.

C’est une liberté incarnée la figure du journaliste. Or celui-ci est souvent accusé soit d’incarner moins un véritable contre-pouvoir, qu’un être « avec » le pouvoir; soit, à l’inverse, d’être un « contre-pouvoir » devenu « anti-pouvoir » (Marcel Gauchet).

Il convient, en effet, de s’interroger à la fois sur le champ de ce « quatrième pouvoir », sur la nature de son exercice, et sur ses limites. A l’heure où l’opinion publique, dispose à travers les technologies les plus avancées d’une capacité forte à s’exprimer directement.

En outre, la prolifération des fausses nouvelles via les réseaux sociaux serait à l’origine du basculement des sociétés modernes dans une ère de la « post-vérité » (idée diffusée sous l’impulsion du président D. Trump). Où la fonction sociale et démocratique des journalistes est plus importante que jamais. Dès lors, l’une des questions qui se pose ici est notamment de savoir s’ils ont véritablement les moyens de relever le défi auquel ils sont confrontés?

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