Et Maintenant ? Le point de vue de l’entrepreneur optimiste !

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Yasser Il Ismaili

Avertissement liminaire : la lecture de cette chronique peut nuire à la santé nerveuse des esprits conservateurs. Qu’ils m’excusent par avance si je me permets de taquiner. Au fond, je ne leur veux aucun mal….

Après 2 mois mode « ched_darek », l’heure est au déconfinement ciblé et progressif ! Va-t-on revenir d’ici l’été « à la normale » ? l’export pourra-t-il repartir ? l’administration va-t-elle reprendre ses réflexes tatillons ? Comment vont se reconstruire les chaînes de valeur ? Les banques vont-elles financer l’économie réelle ou notamment les TPME ? Les entreprises moribondes, gérées « old school », privées ou publiques, vont-elle se réinventer ?

Le Maghreb va-t-il continuer à se tourner le dos ? A l’arrivée de l’été, nous, citoyens, allons-nous reprendre notre bonne vieille léthargie, et réclamer des horaires adaptés et autres séances uniques ? Beaucoup de questions, mais peu de réponses pour le moment.

Drin- Drin ! Le Réveil a déjà sonné !

Flashback. Le Maghreb, de par sa proximité avec l’Europe, a été touché rapidement par la pandémie. J’ai été impressionné de voir, au Maroc mon pays natal, en Tunisie mon pays d’adoption, comme dans la belle Algérie cousine, la capacité de mobilisation à la fois des autorités et des populations. Oh, tout n’a pas été parfait : distribution chaotique des aides, pénurie de farine, de gel et de masques, report péniblement appliqué des échéances de crédit… Les vieux réflexes « on vous l’avez dit, ce peuple n’y arrivera jamais » se sont lâchés ! Il y a encore quelques jours, en attendant mon tour dans une file de personnes, admirable d’ordre, j’entendais : « Vous allez voir, très rapidement, ce sera le b.r…l à nouveau » !

Pourquoi tant de haine envers nous-mêmes ? Pourquoi tant de pessimisme ?

Globalement, je n’ai pas peur de le dire, je suis fier de notre Maghreb. Nous avons réussi à affronter la 1ère vague de cette pandémie avec un succès sanitaire que beaucoup de pays nous envient. Lisez les journaux européens et vous y verrez des articles laudateurs sur la gestion nord-africaine de la situation. Peu nombreux sont les pays qui ont fait mieux ! Nous avons évité le pire côté sanitaire. Nous avons également réussi à distribuer en masse des aides alors que les bases de données adéquates étaient quasi inexistantes. Des spéculateurs de matières premières ont été jetés en prison. Et nos pays n’ont pas vécu d’explosion sociale alors que la situation est partout explosive, la moitié des populations vivant sans épargne et au jour le jour. La solidarité et la raison ont primé.

Oui nous avons été à la hauteur…. mais maintenant que nous commençons à regarder vers demain, j’entends déjà le retour des vieux discours. Les chefs d’entreprise pensant uniquement à la reprise de la production et au profit. Les syndicats obstinés à défendre bec et ongles les effectifs et les salaires, oubliant au passage la sous-productivité et les sureffectifs flagrants. Les autorités pensent déjà à la taxation du chiffre d’affaires et aux retenues à la source pour équilibrer des balances des comptes en détresse. Les citoyens repensent plage, séance unique, et pour certains, trop nombreux, gains faciles, contrebande, corruption, … Ces vieilles recettes ont échoué. Cette mentalité nous a ruinés. Y revenir est de la vraie « folie » collective telle que la définissait Einstein !

« La folie, c’est de faire toujours la même chose et de s’attendre à un résultat différent. » Albert Einstein.

Quand va-t-on comprendre ? Quand va-t-on se réveiller et quand va-t-on enfin oser se regarder en face et sincèrement changer nos modèles de pensée ?

La double urgence/chance digitale et écologique

Il est temps de voir devant et non pas derrière. Peut-on conduire dans une route de montagne en regardant le rétroviseur ? La première urgence/chance est la digitalisation.

Cette crise a fait un tri. Les entreprises les plus « digitalisées » ont pu s’adapter très rapidement, s’appuyant notamment sur leur maîtrise des méthodes agiles, les outils de collaboration en cloud (Drive, Slack/Meet/Zoom/Teams, Trello, Jira…). Le e-commerce a explosé, poussant des millions d’utilisateurs à tester et à adopter des gestes qui resteront ancrés. Les parents ont accompagné leurs enfants vers l’apprentissage à distance. Nos habitudes ont changé et ne reviendront pas « à la normale ».

Les habitudes ont changé, comme partout dans le monde, sauf… sur la digitalisation des paiements. Les banques et les Banques centrales, à force de réglementation et de lobbying, sous prétexte de « gérer le risque » ont réussi à faire de l’Afrique du Nord une des régions du monde où le mobile payment n’est pas généralisé ! Et ce qui devait arriver arriva : avec cette crise, sans mobile payment, on s’est retrouvé avec une distribution des aides en cash ! avec des paiements des livreurs en cash ! Avec des agences bancaires et postales débordant de cash !

Le cash a circulé comme jamais en cette période alors que les solutions techniques existent depuis longtemps. Plusieurs startups sont prêtes, mais elles sont empêchées de démarrer et donc ne peuvent mettre sur le marché des produits qui n’ont rien à envier aux meilleures solutions mondiales ! Il est temps que les blocages s’arrêtent, les conséquences sont lourdes !

« Le e-commerce a explosé, poussant des millions d’utilisateurs à tester et à adopter des gestes qui resteront ancrés »

Notre urgence/chance est donc de comprendre, une fois pour toutes, que la protection des acquis n’a de sens que quand on a quelque chose d’acquis. Prétendre préserver des habitudes et des entreprises moribondes c’est comme construire un barrage : l’eau s’accumule et le débordement ne sera que plus violent. Notre urgence/ chance c’est que nous avons une jeunesse éduquée et talentueuse. Nous avons chaque année des dizaines de milliers de nouveaux diplômés compétents…

Beaucoup partent ou, quand ils décident de rester, sont très demandés sur le marché…. Les autres font des boulots, quand ils en ont, en dessous de leur niveau de qualification. Ces jeunes sont digitalisés par nature, et voient le monde comme leur playground, là où leurs aînés aujourd’hui au pouvoir pensaient au pire Maroc/Algérie/Tunisie, au mieux à l’Europe.

Le potentiel est là. Va-t-on le libérer ? Jack Ma (fondateur d’AliBaba) a préconisé aux sexagénaires de profiter de la vie, passer la main et investir sur les jeunes. A bon entendeur, salut !

La deuxième urgence/chance est le Green Economy. Cette crise a cassé les chaînes d’approvisionnement et a démontré que la fragmentation et la spécialisation extrême est dangereuse. L’approvisionnement d’un type de boulon arrête toute une usine !

« Ce n’est plus possible. De partout, on voit venir la vague des relocalisations et du raccourcissement des chaînes logistiques »

Au même moment, la conscience écologique s’accélère. L’air plus pur que nous connaissons démontre bien l’impact de l’activité humaine sur l’environnement. En Inde, des villes ont revu l’Himalaya, distant de 200 km, pour la 1ère fois depuis 30 ans.

En Italie, l’épicentre de la crise sanitaire a été la plaine du Pô, région la plus polluée, où maintenant l’air est pur comme jamais…. Enfin, l’indépendance énergétique par rapport au pétrole devient un enjeu majeur.

La tendance de fond vers l’électrification des moteurs, avec la chute des prix des batteries au Lithium, continuera de s’amplifier…

Rendons-nous bien compte de notre potentiel collectif maghrébin : disposant d’une position géographique au croisement de l’Afrique/Europe, de talents formés et d’une énergie solaire infinie et peu chère, nous pouvons construire les 3 hubs de demain : hub industriel, hub R&D et hub software.

Je n’ai rien contre le tourisme, le textile, l’huile d’olive, la tomate, les oranges, le pétrole, le phosphate… Gardons ce qui fait notre force. Mais mettons notre énergie à développer les enjeux de demain !

Les conditions de réussite

La première condition c’est de se réveiller et comprendre que nous nous sommes trompés. Que nous nous sommes endormis.

Les 3 pays du Maghreb sont collectivement une force qui n’est pas consciente de sa valeur. 90 millions d’habitants, des jeunes talents bien formés, des ressources naturelles (pétrole, phosphate, énergie solaire) à faire pâlir beaucoup… A nous 3, nous avons plus de potentiel que la Turquie par exemple. Avec nos cousins libyens et mauritaniens, cette force sera amplifiée.

Alors oui, j’entends dire, « les Français/ Américains/Israéliens/Turcs ne laisseront pas faire ». Bien sûr qu’ils ne laisseront pas faire ! Une entreprise va-t-elle aider son concurrent à se redresser ? Arrêtons de jouer aux victimes et retroussons nos manches.

« Les 3 pays du Maghreb sont collectivement une force qui n’est pas consciente de sa valeur »

Nos ancêtres étaient très entreprenants pour conquérir le monde… Sommes-nous vraiment dignes de cet héritage ?

La 2ème condition de réussite. C’est d’accepter de passer la main aux jeunes et aux entrepreneurs. Ceux qui ont, devraient penser à ce qu’ils peuvent perdre.

Ceux qui n’ont pas, ont l’espoir et osent construire l’avenir. Arrêtons de faire primer « réglementation », « gestion du risque » sur « innovation » et « entrepreneuriat ». Changer ne se fait pas sans casser des oeufs.

Les entreprises, privées ou publiques, qui ne seront pas capables de vite s’adapter, eh bien, ne brûlons pas nos ressources pour les sauver ! Mettons toutes nos ressources sur les 2 urgences/chances. Construisons les 3 hubs. De toute façon, le changement est en marche. Les jeunes et les entrepreneurs eux se préparent déjà à prendre la relève.

A titre d’exemple, j’aimerais citer l’incroyable ambiance de la Hammamet Conference organisée par le British Council, qui réunit depuis plusieurs années, venant de tout le Maghreb, des startuppers, des financiers, des acteurs de l’économie sociale et solidaire, des responsables politiques. Les liens se tissent. Les barrières tombent. La relève est là. Libérés – Délivrés ! Tel sera le cri de ralliement !

Patience, Rome ne s’est pas construite en 1 jour

Le changement sera rapide, mais pas du jour au lendemain. Et tout changement entraînera résistance, quelques retours en arrière. Mais il est inéluctable. Pendant ce temps, il faudra se munir de la célèbre maxime de Marc Aurèle :

« Mon Dieu, donne-moi le courage de changer les choses que je peux changer, la sérénité d’accepter celles que je ne peux pas changer, et la sagesse de distinguer entre les deux. » Courage, Sérénité et Sagesse. Vertus très ramadanesques que nous ferions bien de tous méditer !

Par Yasser El Ismaili (Article publié sur L’Economiste Maghrébin n°793)

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