Désindustrialisation : l’urgence d’une stratégie de relance (1)

Désindustrialisation

Dans une économie à court de croissance, il est important que tous les secteurs économiques puissent contribuer à plein régime à la création de richesses et maximiser ainsi les chances de remporter les challenges vitaux de lutte contre le chômage et de développement.

L’industrie tunisienne, faut-il le rappeler, accapare le quart du PIB, emploie un travailleur sur 3 et génère plus de 85 % des exportations. Force est de constater que l’industrie tunisienne, loin de son potentiel de croissance, accuse une perte de vitesse, voire poursuit une tendance à la désindustrialisation.

Ce phénomène qui aurait pu être qualifié de tendance naturelle de tertiarisation ou d’une ère postindustrielle dans une économie développée devrait plutôt nous interpeller, retenir notre attention et appeler une réaction énergique faute de stratégie proactive de la part des autorités.

Une tendance à la baisse du poids et au ralentissement de l’activité industrielle

La Tunisie est confrontée depuis le milieu des années 2000 à un ralentissement de son activité industrielle et à une réduction progressive de son poids dans le PIB. Ce dernier est passé de 30% à la fin des années 90 à 23% en 2019, et ce, malgré les faibles taux de croissance globale réalisés par l’économie tunisienne depuis la révolution.

D’abord limités mais progressifs jusqu’en 2011, la perte de poids dans le PIB et le ralentissement de l’activité industrielle se sont accélérés sur la période récente.

Quant au poids de l’industrie dans l’emploi, il n’a que très peu baissé passant de 34% au début des années 90 à 33% en 2017. La baisse du poids de l’industrie dans le PIB est plus rapide que celle de son poids dans l’emploi. Ce qui confirme une tendance à la baisse des gains de productivité.

Ce recul a principalement concerné l’industrie non-manufacturière. Dont le poids est passé de 13,2% du PIB en 2013 à 9,4% en 2017. Et ce, suite à la crise dans les secteurs miniers et du pétrole. Entraînant dans leur chute l’industrie chimique.

L’industrie manufacturière n’a pas été épargnée. Son poids est passé de 17% dans le PIB en 1990 à 14,5 % en 2017. Alors qu’elle accaparait 20% de l’emploi en 1990, elle n’en détenait plus que 18% en 2019.

« Le poids de l’industrie dans l’emploi a très peu baissé passant de 34% au début des années 90 à 33% en 2017 »

Par ailleurs, le taux de croissance annuel moyen du secteur manufacturier est passé de 4% sur la période 1975-1990 à des taux en repli de plus en plus aigus de – 0.1% sur la période 1990-2010 et de – 1.6% entre 2010 et 2017. Ce repli a concerné principalement l’industrie des matériaux de construction suite notamment aux difficultés des secteurs de l’immobilier et du BTP et de l’industrie textile suite à la fin des accords multifibres ainsi qu’à l’adhésion de la Chine à l’OMC.

Cette tendance est également confirmée par l’évolution de l’indice de la production industrielle base 100 en 2010, qui est passé de 98 en 2013 à 92,3 en 2018 et 89,4 en 2019.

Le volume des exportations de biens manufacturés a baissé de 3,7% entre 2018 et 2019 particulièrement dans les secteurs de l’ITHC (-4,6%) et l’IME (-2,4%), mettant ainsi à nu un manque de compétitivité donnant l’avantage aux importations et contribuant à creuser le déficit de la balance commerciale.

Ce tableau relativement sombre ne devrait pas cacher les performances remarquables de quelques filières telles que les IME et l’industrie pharmaceutique qui brillent par une montée en gamme, une croissance rapide notamment au niveau des exportations et un excellent positionnement dans la région MENA. Malheureusement, ces performances n’ont pas suffi à endiguer le recul du secteur de l’industrie tout entier.

Une désindustrialisation prématurée

Comparée à celle des pays développés, la baisse du poids de l’industrie tunisienne est restée jusque-là limitée. A titre de comparaison, l’industrie française a perdu 21 points de son poids dans le PIB passant de 35% en 1970 à 14% en 2007, détruisant dans son sillage plus de deux millions d’emplois industriels.

Contrairement aux pays développés, la principale spécificité de la désindustrialisation en Tunisie est son caractère prématuré, ayant démarré à un niveau encore bas du revenu par tête et du développement.

Grâce à une politique volontariste menée dans les années 70, le processus d’industrialisation a été le principal moteur de croissance et de modernisation de notre économie jusqu’aux années

90. Cependant, dans un contexte plutôt protectionniste, l’industrie tunisienne est restée confinée à une spécialisation à faible valeur ajoutée, sans jamais réussir à franchir l’étape de la sophistication, de l’exportation à fort contenu technologique et de la maturité. Le processus d’industrialisation est resté inachevé.

Dans les économies développées et matures, la désindustrialisation a eu lieu à des niveaux d’industrialisation, de revenu et de développement élevés.

« Le processus d’industrialisation a été le principal moteur de croissance et de modernisation de notre économie jusqu’aux années »

Elle a été le plus souvent associée à un saut technologique et à un phénomène « naturel » de changements structurels vers des activités plus productives dans les services. Il s’agissait d’une étape naturelle du développement, d’un passage à une ère postindustrielle dû en grande partie à des progrès technologiques et des gains de productivité. Les délocalisations industrielles dans les pays émergents plus compétitifs en main- d’œuvre non qualifiée ont toutefois accéléré le processus de désindustrialisation. L’externalisation des services a aussi contribué à la réduction du poids de l’industrie dans le PIB.

La perte de poids et l’essoufflement de l’industrie tunisienne ne découlent pas d’un phénomène naturel de maturité industrielle et économique et/ ou à des changements structurels tels que vécus dans les pays développés.

Au contraire, plusieurs études ont montré le faible impact des changements structurels sur les 20 dernières années. Et que les emplois détruits dans l’industrie, particulièrement dans le textile, ont souvent été remplacés par des emplois dans des secteurs moins productifs tels que la construction, le petit commerce et l’informel.

Des causes multiples et profondes…

Des facteurs tant structurels que multiples se trouvent à l’origine de cette désindustrialisation et à leur tête un manque de compétitivité.

Le tissu productif tunisien est composé en majorité de micros et petites entreprises fragiles qui n’ont pas pu résister à la concurrence en provenance de pays émergents souvent opérant sur de larges marchés avec une grande capacité de production. La Tunisie n’a pas réussi à faire face à la concurrence des pays émergents, producteurs à bas coûts, et très compétitifs. Il faut reconnaître que notre positionnement sur des exportations au plus bas de l’échelle de valeur nous met en concurrence directe avec des pays asiatiques champions en la matière. Ces pays ont réussi à mener des politiques leur permettant de concentrer les IDE et d’attirer ceux fuyant les pays en perte de compétitivité dont la Tunisie.

La Tunisie se trouve piégée dans le groupe des pays à revenus intermédiaires, « Middle IncomeTrap », entre le groupe des pays émergents producteurs à faibles coûts et très compétitifs en main-d’oeuvre non qualifiée et des pays développés basés sur l’innovation et la technologie. Cela est aussi le résultat d’un manque d’attractivité du « site »

« La Tunisie n’a pas réussi à faire face à la concurrence des pays émergents, producteurs à bas coûts, et très compétitifs »

Tunisie. Un environnement des affaires contraignant et décourageant, une instabilité sociale et politique, un accès au financement limité, un système éducatif inefficient, une rigidité sur le marché du travail, un système d’innovation inefficace ainsi qu’une infrastructure physique et digitale de mauvaise qualité ont contribué à la baisse de la compétitivité de l’industrie tunisienne et au détournement des IDE vers d’autres destinations.

Sont également pointés du doigt l’absence d’une politique industrielle active et effective, la multiplicité des acteurs et des programmes avec un manque de coordination et de synergies. Une mauvaise gouvernance et une faible capacité d’exécution des projets et des réformes en sont aussi responsables.

Le classement de la Tunisie selon l’indice de compétitivité publié par le World Economic Forum a enregistré un recul de 60 places entre 2011 (32ème) et 2017 (95ème), illustrant parfaitement la situation de perte de compétitivité.

Enfin la progression du secteur informel et l’ouverture non maîtrisée des importations, particulièrement après la révolution, et la concurrence déloyale ont largement contribué à mettre en difficulté l’industrie manufacturière.

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