Les banques africaines doivent s’affirmer sur leur continent

Afrique intégration régionale

« Le rôle des banques africaines dans l’intégration du continent », tel est le thème du forum annuel du Club des dirigeants de banques et établissements de crédit d’affaires, organisé les 25 et 26 juin 2018 à Tunis par L’Economiste Maghrébin.

Présent à la session d’ouverture de la première journée de ce forum annuel, Ridha Chalghoum, ministre des Finances, a exprimé de prime abord, dans une déclaration accordée aux médias, sa fierté que la Tunisie ait été choisie pour la tenue de ce forum de grande envergure africaine et internationale.

Ainsi, le ministre a affirmé que les banques ont un rôle très important à jouer en matière d’intégration, notamment au niveau de l’accompagnement financier et de la vulgarisation de l’information financière qui devraient, selon ses dires, être mis à la disposition des opérateurs pour mieux connaitre les pays africains. «La Tunisie a opté pour le choix de l’intégration économique et fait partie des premiers pays qui ont créé des banques mixtes, notamment au Sénégal, au Niger et dans d’autres pays, et ce, dans le domaine du financement de l’habitat et du financement solidaire», a-t-il précisé.

Et d’ajouter : «Actuellement, nous considérons que ces opérations d’intégration économique nécessitent un système financier solide, avec l’intégration des systèmes de paiement, d’information fiable et d’accompagnement efficace.»

M. Chalghoum a, également, indiqué qu’à travers l’organisation de ce forum, la Tunisie vise à se faire connaitre plus et à développer davantage son réseau d’opérateurs. Elle vise aussi à valoriser son amitié avec les opérateurs africains, en faveur d’une meilleure intégration africaine.

Et de conclure : «Les banques jouent leur rôle d’une manière très efficace et leur financement de l’économie se fait d’une façon harmonieuse. Notre rôle est de favoriser leur développement à travers l’établissement d’une règlementation adéquate, d’utiliser au mieux les ressources disponibles pour mettre en place des banques publiques efficaces, mais également conformes aux standards internationaux qui doivent être appliqués par l’ensemble des opérateurs. »

« Nous devons nous préparer sur le plan technologique et sur les processus pour pouvoir réussir ensemble la mutation profonde »

De son côté, Ahmed El Karm, président de l’APTBEF a évoqué son admiration pour l’effort fait quotidiennement par les banques et les établissements financiers, afin d’améliorer et diversifier leurs revenus, réduire leurs charges financières pour comprimer les frais de fonctionnement et maîtriser les risques de crédit; et ce, malgré une règlementation de plus en plus draconienne et un environnement et une conjoncture un peu difficiles.

Il a, en outre, déclaré que le métier de banquier se développe aujourd’hui dans un environnement avec de nouvelles contraintes et de nouveaux compétiteurs. « Nous avions, qu’on le veuille ou non, un secteur un peu fermé qui nous laissait un espace de temps pour gérer la concurrence. Mais cette tranquillité relative est maintenant remise en cause par deux facteurs essentiels qui vont métamorphoser la situation des banques et des établissements de crédit», a-t-il souligné.

Selon M. El Karm, le premier facteur essentiel consiste en cet engouement de certains opérateurs à s’adonner à la finance, dont principalement les GAFA (Google, Apple, Facebook et Amazone). «Ces grandes entités de technologies de l’information, qui disposent d’une manne financière énorme et gigantesque ayant des centaines de millions des clients, se disent : puisque nous offrons des services de connaissance et d’achat et des services divers aux clients, pourquoi ne pas leur offrir des services bancaires et financiers. Et elles commencent à s’y adonner et à faire pression sur les directions monétaires, afin d’obtenir l’agrément d’exercer ces services bancaires ».

Face à cette situation, Ahmed El Karm a estimé que leur méthode sera sûrement une manière largement plus performante que les banques et les établissements financiers. Et c’est avec eux que ces derniers doivent entrer en compétition de manière assez féroce.

S’ajoute à cela les grands opérateurs téléphoniques qui eux aussi ont des centaines de millions de clients et les nouvelles technologies, notamment le Big data, la robotisation, le Cloud, les objets connectés et à leur sommet l’intelligence artificielle. «Ces technologies permettent à certains opérateurs et aux startups de s’installer comme opérateurs bancaires et financiers sans avoir ou demander l’agrément bancaire», continue-t-il.

De plus, les Fintechs s’installent maintenant partout dans le monde et arrivent à atteindre des chiffres très importants, aux alentours de 250 milliards de dollars, et ce n’est qu’un commencement. Ces Fintechs sont en train d’émerger et c’est une très bonne nouvelle en Afrique. Parce que grâce à l’intelligence artificielle et l’intelligence des jeunes africains, il y a de plus en plus de startups opérantes dans les Fintechs, qui offrent des solutions très intéressantes et très vite captées par des réseaux internationaux.

Néanmoins, M. El Karm a annoncé que ces Fintechs posent aujourd’hui un problème majeur : sont-elles des concurrentes aux banques ou sont-elles plutôt des appuis pour les banques? «Je pense que c’est à nous de tirer profit de ces Fintechs. Pourquoi ne pas demander à nos directeurs du système d’information d’intégrer dans leur raisonnement les solutions proposées par les Fintechs et au lieu d’en faire des concurrents, essayer de trouver avec eux des solutions opérantes et de les intégrer dans notre cœur de métier, jusqu’à les absorber et fusionner avec elles? Je pense que c’est une donnée fondamentale et l’Afrique émerge comme étant un compétiteur plus fort dans ce cadre- là. Nous devons effectivement revoir toutes ces organisations des finances dans le sens où on aura un système de fonctionnement efficace.»

Le président de l’APTBEF a assuré que «si  nous arrivons à jongler avec toutes les contraintes, à pouvoir les intégrer les unes aux autres et à survivre, il faudrait inévitablement les supposer comme un acteur positif qui apporte un plus à l’économie africaine ».

A cet égard, M. El Karm a cité quatre défis fondamentaux à relever. Le premier consiste, selon ses dires, en comment pourrons-nous, banques et établissements de crédits, soutenir cette émergence de startups? «Il y a beaucoup de banques qui ont créé des incubateurs de projets et des accélérateurs de projets, mais c’est insuffisant. Nous devrons nous occuper convenablement de ces startups. Si nous ne le faisons pas, nous risquerons d’assister à de nouvelles formes de colonisation, la cybercolonisation. Il s’agit, dans ce sens d’une responsabilité globale certes, mais les banques ont en la matière une grande part.»

Le deuxième défi consiste en la lutte contre la pauvreté. «Le niveau de pauvreté est assez important en Afrique et la lutte passe certes par des politiques sereines et crédibles, mais également par les corps financiers. Nous ne pouvons pas, nous-mêmes, financer directement la clientèle nécessiteuse parce que nous avons malheureusement des contraintes imposés par le Ball II et Ball III.»

Pour le troisième défi, M. El Karm a indiqué qu’il consiste en comment accompagner nos pays dans cet effort très important d’infrastructures, de développement, de grands projets, de transformation, de soutien des produits miniers… «Ces domaines demandent des capitaux énormes et de nouvelles façons d’imaginer des solutions. Je pense que développer le PPP peut être un facteur majeur dans lequel nos banques joueront un grand rôle. La réussite de ce PPP exige trois choses fondamentales, à savoir une administration forte dotée d’experts en mesure de négocier avec le privé, un secteur privé national ou régional qui peut accompagner ce PPP et se développer, ainsi que des banques nationales solides en mesure d’aider le secteur privé à tirer profit de ce PPP ; sinon tous les avantages iraient à l’international .»

Le dernier défi est le refinancement de la PME qui, selon ses propos, n’a pas réellement de problèmes de financement, mais un problème d’accompagnement. «La PME évolue dans un cadre malheureusement très hostile et par conséquent il y a un taux de mortalité très élevé. Pour remédier à cette situation, il faudrait parallèlement développer des structures d’accompagnement efficaces, notamment privées.»

Au final, Ahmed El Karm a précisé: «Nous vivons une mutation profonde qui va métamorphoser notre manière de faire la banque. Nous devons nous préparer sur le plan technologique et du process pour pouvoir réussir ensemble  cette mutation.»

Banques africaines : limites du modèle de développement des marchés de capitaux

En marge du premier panel de la même journée présidé par Habib Karaouli, vice-président du Club des dirigeants de banques et établissements de crédit d’affaire et PDG de Cap Bank, ayant pour thème : «Quel rôle à jouer pour le système bancaire et financier tunisien dans la dynamique africaine ?», Bilel Sahnoun, directeur général de la BVMT est revenu tout d’abord sur le marché des capitaux en Afrique.

Il a, dans ce sens, affirmé qu’aujourd’hui le financement des économies en Afrique est à peine réalisé autour de 5% par les marchés de capitaux. A titre de comparaison, il est de 20% dans les pays émergents, de 60% en Europe et de 80% aux USA. Donc, les marchés de capitaux en Afrique ont un potentiel énorme pour contribuer au développement économique de la région.

En outre, il a annoncé que le financement des entreprises sur le continent africain est dominé par les crédits bancaires avec toutes leurs limites, dont le niveau des fonds propres, le niveau des garanties exigées et le niveau de la liquidité. Cette dernière constitue, selon lui, un réel problème de financement des entreprises.

Par conséquent, le marché boursier en Afrique est très fragmenté. «A l’exception de Johannesburg, avec une capitalisation de près d’un trillion de dollars, il n’y a que trois Bourses africaines qui ont une capitalisation supérieure à 30 millions de dollars (Casa, Egypte et Nigéria). Et toutes les autres Bourses y compris même celles où il y a un regroupement tel que la BRVM…, restent à des niveaux de bourse de très petite de taille, comparativement au PIB de la région et au potentiel que ces Bourses représentent. Ces Bourses ont également l’inconvénient d’avoir un nombre de société cotées qui est très faible et du coup le marché boursier n’est pas représentatif de la structure économique de notre région.»

Citant le cas de la Tunisie, M. Sahnoun a estimé qu’ «on a 91 sociétés cotées et notre cote est quasiment dominée par le secteur bancaire et financier. On a presque 40% de la composition de notre PIB qui ne sont pas représentés en Bourse, notamment les Télécoms, les hydrocarbures, la distribution, l’agriculture, le tourisme… Et notre indice boursier ne reflète pas réellement notre économie. Je pense que c’est valable aussi pour pas mal de Bourses dans la région ».

S’agissant des autres limites du modèle de développement des marchés de capitaux en Afrique, Bilel Sahnoun a évoqué la base très faible de l’investisseur individuel. «Aujourd’hui, la culture boursière dans notre contient fait que moins de 2% de la population africaine  s’intéresse de près ou de loin à un produit boursier. Dans les pays émergents, on n’est pas loin de 8%, par contre on est entre 10 et 20% en Europe selon les pays.»

Et d’ajouter : «Aujourd’hui, il y a un déficit de communication et de diffusion de la culture des marchés de capitaux énormes dans nos contrées au niveau individuel. Mais il y a également une carence au niveau institutionnel. Aujourd’hui, avec leur faible contribution, les secteurs des assurances ou de l’épargne retraite et de l’épargne vie sont devenus un peu la locomotive de tous les marchés des capitaux de par le monde mais restent encore embryonnaires chez nous et ne représentent quasiment rien dans la collecte de l’épargne longue et sa mobilisation via les marchés de capitaux.»

Le DG de la BVMT a, d’autre part, cité une autre limite au développement des marchés de capitaux. Il s’agit, selon ses propos, de la règlementation de change faisant que nos marchés transfrontaliers des capitaux sont très limités. «Il y a tout un travail à mener entre les régulateurs de nos marchés financiers et la règlementation de change pour pouvoir développer nos produits.»

Pour conclure, M. Sahnoun a souligné qu’il y a pas mal de restrictions sur des investissements sectoriels. «Il y a des secteurs qui sont libres dans des pays et pas dans d’autres, et vice versa. Même pour un investisseur, il y a un frein énorme au développement de nos marchés de capitaux surtout pour les fonds d’investissement et les investisseurs en portefeuille.»

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