Lors de la 10ème édition du Tunisia Economic Forum, tenue le 12 mai 2026, Ahmed Ben Kheder, consultant, a présenté les conclusions de l’étude « Remise en état des circuits de distribution des produits agricoles ». Sa vision est claire : refonder en profondeur les marchés de gros tunisiens pour rétablir l’équilibre entre l’offre et la demande, limiter les distorsions de prix et restaurer la compétitivité du secteur agricole. Pour y parvenir, il a développé une feuille de route articulée autour de trois piliers stratégiques, assortie d’un mécanisme de financement dédié.
Le consultant a dressé un état des lieux sans concession. La multiplication des intermédiaires constitue, estime-t-il, la source principale de distorsion des prix, aggravée par l’évasion fiscale et des difficultés juridiques persistantes. Les contrats de concession, trop courts, découragent l’investissement privé : on ne peut raisonnablement attendre un engagement à long terme lorsque les conditions contractuelles ne permettent pas le retour sur investissement. S’y ajoutent l’absence d’expertise technique municipale spécialisée dans la distribution des produits agricoles et la dégradation avancée des abattoirs.
La législation en vigueur est apparue à l’expert à la fois dispersée et obsolète. Elle repose sur des mécanismes d’attribution des concessions fondés exclusivement sur l’offre financière, une logique du « mieux-disant » financier qui ignore la qualité de service et les capacités de gestion des candidats.
Par ailleurs, des travaux de réhabilitation avaient déjà été engagés entre 2002 et 2008 sans produire les effets escomptés, faute d’une vision d’ensemble et de mécanismes de gouvernance adaptés. Cette expérience illustre, souligne-t-il, la nécessité d’inscrire toute réforme dans un cadre stratégique cohérent plutôt que d’agir par interventions ponctuelles.
Trois piliers pour une réforme en profondeur
Face à ce diagnostic, le consultant a structuré ses propositions autour de trois axes complémentaires. Le premier pilier porte sur la professionnalisation de la gestion physique des marchés, avec la création d’agences spécialisées et le recours à des gestionnaires qualifiés, que ce soit par délégation au secteur privé ou par une gestion directe et professionnalisée des municipalités.
Le deuxième pilier vise à attirer des investissements de qualité et à créer de la valeur autour du produit. Il s’agit de passer à une logique de sélection fondée sur la qualité de service, et non plus sur la seule capacité financière des soumissionnaires. Mais aussi d’adopter des contrats suffisamment longs pour permettre le retour sur investissement. Ainsi que d’élaborer un document de référence servant de cadre normatif pour les appels d’offres.
Le troisième pilier, transversal, concerne la coordination entre les niveaux central et local, avec une meilleure articulation institutionnelle, une définition claire des attributions de chaque acteur et la mise en place d’un cadre juridique cohérent.
Spécialisation et modernisation des marchés de gros
L’intervenant a défendu la création de marchés de gros spécialisés par filière, avec des infrastructures dédiées respectivement aux viandes rouges, aux viandes blanches et aux produits de la mer. Cette spécialisation permettrait d’améliorer les conditions sanitaires, de renforcer la traçabilité et de professionnaliser l’ensemble de la chaîne logistique.
Pour financer ce programme de réhabilitation, le consultant a proposé la création d’un fonds national dédié, alimenté par les contributions des opérateurs du secteur. Ce mécanisme serait calculé sur la base des volumes traités et non sur la valeur des produits, afin d’éviter tout effet inflationniste sur les prix à la consommation. Le fonds serait adossé à une unité de gestion permanente chargée du suivi de la qualité et de la durabilité des infrastructures tout au long de l’année. Il a également préconisé la relance de petites entreprises aux côtés des opérateurs existants, pour stimuler la concurrence et améliorer la qualité de service.
Des bénéfices économiques et sociaux attendus
Les réformes proposées produiraient des effets à deux niveaux. Sur le plan économique, elles réduiraient les distorsions de prix, limiteraient le commerce parallèle et amélioreraient la compétitivité des filières agricoles. Sur le plan social, elles contribueraient à stabiliser les prix pour les consommateurs et à améliorer les conditions de travail des acteurs de la chaîne de distribution. L’ensemble de ces propositions fera l’objet d’un document de référence dont les conclusions seront partagées à l’issue des travaux du forum.