Il est parti comme il a toujours vécu, sans s’attarder, comme sur un coup de tête. Houssine Dimassi nous a quittés pour toujours, mais on ne l’oubliera pas de sitôt. Il était si présent – difficile de parler de lui au passé – quand beaucoup de ses collègues se muraient dans le silence. Il était si percutant, si passionné dans ses propos et analyses. Et tellement lucide de la vision qu’il se faisait du monde qui arrive. Il se voulait très convaincant dans ses jugements et appréciations, non sans y parvenir. D’un mot, il était libre dans ses choix et orientations.
Difficile de distinguer chez lui l’homme, de l’économiste et de l’enseignant universitaire qu’il fut. Il était tout cela à la fois, un homme au caractère trempé, sculpté dans le marbre. Un économiste rigoureux et un enseignant engagé, résolu et déterminé à casser les codes, à faire bouger les lignes et à changer les choses, souvent à la hussarde. Les modèles économiques les plus sophistiqués, les représentations théoriques les plus élaborées qu’il maitrisait à la perfection, il en a fait une réalité incarnée. Il s’était employé, où qu’il fût, à les démocratiser et les répandre au-delà des amphis et des enceintes universitaires sur un ton, certes docte et professoral, mais de manière didactique, avec une infinie subtilité de pédagogie. Chacune de ses interventions publiques, quelles que furent ses responsabilités, nourrissait le même sentiment : l’économie pour tous pour qu’elle ne soit pas l’apanage d’une élite ou d’une minorité, et le monde s’en portera mieux.
Sa proximité syndicale et son engagement, autant politique que moral, n’enlèvent en rien à ses exigences intellectuelles. Il ne tolère aucun écart face aux principes de réalité. Houssine Dimassi, un homme juste, un honnête homme jusqu’à l’obsession. C’est la rationalité à l’état pur, même s’il a du mal à réprimer ses emportements. Cet homme libre brille ainsi par son courage. Ministre des Finances au gouvernement Hamadi Jebali en 2011 à coloration islamiste, sans aucune affinité idéologique, il s’opposa aux revendications « excessives » et irraisonnées du syndicat ouvrier dont il fut si proche par le passé. Il fait encore plus fort en résistant au chant des sirènes du pouvoir, en s’opposant au projet d’indemnisation aux coûts exorbitants porté par Ennahdha. Il ne pouvait déroger à ses principes et aux valeurs morales qu’il portait au plus profond de lui-même. Il avait une tout autre conception de la révolution de la liberté et de la dignité. Il résistera et démissionnera de son poste. Il restera droit dans ses bottes. Acte de courage, de sincérité et de patriotisme qui résume à lui tout seul la force de caractère de ce personnage hors du commun.
Houssine Dimassi a fait de sa « retraite » un grand mo- ment de rayonnement pour remettre, chaque fois qu’il est sollicité, l’ouvrage sur le métier et les choses à l’endroit. Chacune de ses apparitions en public ou de ses interventions médiatiques ajoute à notre compréhension de la réalité économique et sociale, ici et ailleurs, et fait l’effet d’une véritable respiration démocratique. Ses mises en garde, ses leçons d’économie et sa foi dans l’avenir sont d’inestimables enseignements qu’il nous lègue et qui vont nous accompagner longtemps encore. Avec la disparition de Houssine Dimassi, la Tunisie perd un homme de grande valeur, qui aura largement contribué à mettre de la cohérence et de la raison là où la déraison a été érigée en dogme et en mode de gouvernance. Il tire sa révérence à 77 ans et laisse un énorme vide. Notre pensée va à sa famille, à ses proches et à ses amis dont on partage la peine. Paix à son âme.
Cet article est disponible dans le mag de l’Economiste Maghrébin n 912 du 29 janvier au 12 février 2025