En envoyant des soldats et des moyens militaires pour sécuriser l’oléoduc et le terminal pétrolier de Yanbu, Emmanuel Macron veut protéger une artère vitale du pétrole saoudien. Mais surtout empêcher la flambée du brut de se transformer en nouvelle explosion des prix à la pompe en France.
La France officiellement impliquée dans le conflit qui oppose l’Arabie saoudite aux rebelles houthis, alliés de l’Iran ? « Des troupes en Arabie saoudite, c’est s’installer sur un théâtre de guerre. Si la base est frappée, que ferons-nous ? Pas question de devenir belligérant », s’insurge Jean-Luc Mélenchon, le fondateur de la France insoumise.
De son côté, le vice-président du Rassemblement national, Sébastien Chenu, a lui aussi estimé que l’envoi de soldats français en Arabie saoudite représentait « un certain nombre de risques que le RN ne veut pas prendre. Les Saoudiens ont déjà des accords de défense, avec notamment la Turquie et le Pakistan, pourquoi ils ne se tournent pas vers leurs partenaires naturels ? », a-t-il lancé, appelant à « trouver, à travers notre diplomatie, des voies pour sortir de ces conflits ».
« Les moyens militaires français qui doivent être envoyés en Arabie saoudite le seront à titre « strictement défensif » pour protéger les exportations de brut sur la mer Rouge », tempère le ministre des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot. Ce dernier, interrogé sur le risque d’être considérés par les Houthis comme cobelligérants, a répondu : « Absolument pas (…). On met à disposition des moyens défensifs (…). Depuis le début de la guerre en Iran, nous avons déployé des moyens militaires pour protéger nos alliés, nos partenaires. Est-ce qu’à un seul moment nous avons été considérés comme belligérants ? Jamais », a-t-il souligné, en référence notamment à des opérations de protection du ciel des Emirats arabes unis contre des drones iraniens.
L’engrenage
Dès lors, en s’engageant à protéger le pipeline stratégique reliant les sites pétroliers de l’est de l’Arabie saoudite au port de Yanbu, sur la mer Rouge, la France devient-elle de facto partie prenante du conflit qui oppose Riyad aux rebelles houthis du Yémen ? Paris ne risque-t-il pas de devenir un belligérant dans le conflit yéménite et, par ricochet, de se retrouver face à face avec leur puissant parrain iranien ? Une implication qui pourrait transformer une mission de protection en dangereux engrenage régional.
Retour en arrière. Jeudi 24 septembre, Emmanuel Macron a annoncé l’envoi de soldats français en Arabie saoudite ainsi que des radars et systèmes de défense pour protéger et sécuriser ce terminal pétrolier d’exportation situé sur les rives de la mer Rouge. Des avions de chasse de type Rafale pourraient également être employés « selon les besoins », précisa le chef de l’État français lors d’une interview accordée à TF1 et France 2.
Echec du Plan B
Pour rappel, avant le déclenchement de la guerre en Iran, consécutive aux frappes américaines et israéliennes contre les infrastructures iraniennes, l’Arabie saoudite acheminait l’essentiel de ses exportations de pétrole depuis ses terminaux de la côte du golfe Persique, notamment celui de Ras Tanura. Et pour atteindre l’Europe et les marchés internationaux, une grande partie du brut devait transiter par le détroit d’Ormuz, un passage stratégique particulièrement vulnérable en cas d’escalade militaire.
Or, depuis son blocage, la donne a radicalement changé. Le terminal de Yanbu, à l’extrême ouest du Royaume, ouvert sur la mer Rouge et, au-delà, sur le canal de Suez, est devenu la principale porte de sortie du pétrole saoudien. Sachant que le royaume, premier exportateur mondial de brut, dispose d’un gigantesque oléoduc de près de 1 200 kilomètres traversant le pays d’est en ouest. Mis en service dans les années 1980, cet ouvrage avait précisément été conçu pour contourner le détroit d’Ormuz et réduire la vulnérabilité énergétique du Royaume face aux crises régionales.
Pour se donner une idée, le terminal pétrolier de Yanbu a la capacité d’exhorter jusqu’à 7 millions de barils par jour. En outre, le géant pétrolier saoudien Aramco y exploite une raffinerie capable de produire 250 000 barils par jour. Et pour ce qui est du gigantesque pipeline qui traverse le pays d’Est en ouest, il permettait d’acheminer avant la guerre en Iran 2,5 millions de barils par jour. De nombreux lieux de stockage de pétrole y ont également été installés, tout comme des sites pétrochimiques.
L’étranglement
Nouveau coup dur pour Riyad. Non seulement le détroit d’Ormuz est bloqué, mais le gigantesque oléoduc reliant l’est à l’ouest du Royaume, ainsi que le terminal de Yanbu, sont désormais dans le viseur des factions pro-iraniennes en Irak et des rebelles houthis. Plusieurs stations de compression, indispensables pour maintenir la circulation du brut tout au long des 1 200 kilomètres de canalisations, ont déjà été réduites en cendres par des attaques de drones. Résultat : le pipeline a dû être temporairement mis à l’arrêt.
Et ce n’est pas tout. Car une fois le pétrole chargé à Yanbu, encore faut-il pouvoir l’acheminer hors de la mer Rouge. Sauf qu’au sud, un autre verrou stratégique menace de se refermer, le détroit de Bab el-Mandeb. Les Houthis y ont annoncé un blocus visant les navires saoudiens et menacent désormais les bâtiments empruntant cette voie maritime d’attaques. Autrement dit, de l’oléoduc à la mer, puis de la mer Rouge à Bab el-Mandeb, les exportations pétrolières saoudiennes se retrouvent prises dans un véritable étau.
Un problème français ?
Pour Paris comme pour l’Europe, sécuriser Yanbu relève désormais de la souveraineté énergétique ; toute nouvelle perturbation des approvisionnements pourrait se traduire par une pression supplémentaire sur les prix de l’énergie.
« Dès qu’on détend un de ces endroits, l’impact est immédiat sur le prix à la pompe. En deux jours, vous le voyez », a assuré Emmanuel Macron, affichant son optimisme alors que la flambée des carburants alimente déjà la colère et l’inquiétude en France. Un sujet d’autant plus sensible que l’échéance présidentielle de 2027 se profile. Or, une envolée durable des prix à la pompe pourrait raviver le mécontentement autour du pouvoir d’achat et offrir ainsi un cadeau aux partis de l’extrême droite et de l’extrême gauche, qui dénoncent la gestion gouvernementale de la crise. Voilà donc 0tout l’enjeu de la décision française.