30 % de hausse des investissements étrangers en un an, un premier partenaire commercial déjà en place, des compétences jugées stratégiques par les industriels français : la Tunisie affiche des arguments qui dépassent la seule logique de coûts. C’est ce qu’ont défendu les intervenants d’une table ronde organisée le 24 septembre 2026 à Tunis, à l’occasion de l’inauguration du site tunisien du groupe marocain Intelcia. Au menu des échanges : la montée en gamme industrielle du pays et la mutation du secteur de la relation client sous l’effet de l’intelligence artificielle.
Président de la Tunisia Investment Authority (TIA) et directeur général de la FIPA, l’agence tunisienne de promotion de l’investissement extérieur, Jalel Tebib a détaillé la trajectoire récente des investissements directs étrangers dans le pays. Après une progression de 30 % en 2025 par rapport à 2024, les sept premiers mois de l’année 2026 affichent une hausse d’environ 12 %, portant le montant des investissements directs étrangers à deux milliards de dinars. La TIA table sur 4 milliards de dinars d’ici la fin de l’année 2026, puis sur 6 milliards de dinars à l’horizon 2027-2028. Depuis 2020, les taux de croissance annuelle de ces flux se sont maintenus, indique encore Jalel Tebib, dans une fourchette comprise entre 12 % et 30 %.
Côté français, la France a représenté en 2025 environ un tiers des flux d’investissements directs étrangers entrant en Tunisie, pour un montant compris entre 245 et 260 millions d’euros, rappelle Philippe Garcia, directeur de la zone Afrique du Nord à Business France. Ce qui en fait le premier investisseur étranger du pays. Environ 1 700 entreprises à capitaux français y sont implantées, générant des emplois majoritairement qualifiés. Sur le plan commercial, la France reste le troisième fournisseur de la Tunisie, derrière la Chine, mais son premier client : 23 % des exportations tunisiennes sont destinées au marché français.
De la délocalisation au partenariat industriel
Pour Philippe Garcia, cette relation économique s’inscrit désormais dans une logique différente de celle qui prévalait il y a 15 ou 20 ans. À l’idée de délocalisation, ancien « épouvantail » dixit l’intéressé, il oppose celle de « souveraineté économique industrielle partagée », pour décrire une approche qu’il présente comme partenariale plutôt que prédatrice, fondée sur la proximité géographique, culturelle et historique entre les deux pays.
Construire des projets industriels communs dans des secteurs comme la santé ou l’agroalimentaire, sur le modèle de grands groupes binationaux existant ailleurs en Europe : c’est la piste de réflexion que Philippe Garcia dit avoir mise sur la table avec ses partenaires tunisiens. Un chantier qu’il présente comme un sujet de travail et non comme une annonce arrêtée. L’inauguration récente d’un deuxième site industriel d’une PME française, Eurostat Industrie, spécialisée dans les équipements à forte valeur ajoutée pour l’aéronautique et l’automobile, illustre selon lui cette dynamique. La Tunisie participe aujourd’hui, estime-t-il, de la souveraineté économique française, et réciproquement, une articulation qu’il présente comme un moyen pour les entreprises françaises et européennes de gagner en compétitivité face à la concurrence asiatique, avec l’appui de bailleurs de fonds bilatéraux et multilatéraux.
Des secteurs à forte valeur ajoutée, de l’aéronautique à l’automobile
Cette montée en gamme, Jalel Tebib l’illustre par plusieurs exemples industriels. Dans l’aéronautique, la Tunisie accueille un site pilote unique d’Airbus, aux côtés d’activités liées à la fabrication d’éléments d’appareils Airbus et à la maintenance de moteurs pour l’aviation d’affaires. S’y ajoutent un grand équipementier automobile américain coté en bourse, réalisant depuis Tunis environ 20 % de son activité mondiale de fourniture de tableaux de bord, et un centre de recherche et développement automobile français employant plus de 200 ingénieurs. Des réussites sectorielles qui témoignent, selon lui, d’une capacité à répliquer ce modèle dans d’autres filières.
Qualité et mobilité de la main-d’œuvre, flexibilité, enthousiasme des équipes locales : Philippe Garcia y voit les facteurs déterminants dans la décision des entreprises françaises de s’implanter en Tunisie. Le climat des affaires, difficile à mesurer par la seule lecture de rapports internationaux, se juge, souligne-t-il, avant tout sur le terrain, à travers l’évolution observable des investissements et de l’activité des entreprises françaises déjà présentes.
Simplicité des procédures d’implantation, infrastructures de télécommunications aux standards internationaux sur l’ensemble du territoire, présence de zones industrielles et de parcs d’excellence : Jalel Tebib énumère les conditions qui rendent le pays attractif. Mais c’est aux compétences humaines qu’il accorde le rôle déterminant, résultats d’investissements soutenus dans l’éducation et l’enseignement supérieur. Pays francophone, la Tunisie compte aussi, relève-t-il, plusieurs entreprises opérant dans de multiples langues, dont l’italien, l’allemand ou l’espagnol.
L’intelligence artificielle rebat les cartes de la relation client
Le secteur de la relation client traverse une transformation profonde sous l’effet de l’intelligence artificielle, décrit Youssef El Aoufir, directeur général adjoint et cofondateur du groupe Intelcia. Le modèle historique, construit autour de la prestation humaine appuyée par des outils de téléphonie et de gestion multicanal, cède progressivement la place à un modèle hybride, puis à un niveau émergent dans lequel l’intelligence artificielle traite une part croissante des interactions, l’intervention humaine se concentrant sur les cas les plus complexes ou à forte composante émotionnelle.
Cette évolution technologique s’accompagne d’une transformation des modèles économiques du secteur : la facturation au temps humain tend à être complétée par des modèles combinant temps humain et temps de traitement technologique, avec une dimension de paiement à la performance. Le groupe s’appuie sur une plateforme d’orchestration interne permettant de construire des parcours clients articulant intelligence artificielle et intervention humaine, interconnectée à des systèmes existants ainsi qu’à des modèles de langage. Engagée depuis sept à huit ans selon Youssef El Aoufir, cette transition s’est accélérée au cours des derniers mois.
Conformité réglementaire, gouvernance de l’intelligence artificielle, souveraineté et protection des données pour des clients soumis à des contraintes différentes selon leur pays d’origine : autant d’exigences que le dirigeant place au cœur de cette transformation, aux côtés de l’accompagnement des collaborateurs, formés à superviser les outils d’intelligence artificielle et à monter en compétences sur le traitement des cas complexes.