À Venise, le documentaire “Naza“ a provoqué une véritable onde de choc. Ovationné par le public et récompensé par le Prix spécial du jury, ce film israélien dévoile les pratiques inhumaines de Tsahal à Gaza. Glaçant.
Ovation exceptionnelle de 25 minutes à Venise pour un film documentaire consacré aux civils palestiniens tués délibérément par Tsahal à Gaza, qui vient fissurer, voire pulvériser, le récit soigneusement entretenu selon lequel Tsahal serait « la plus morale du monde ». Au point que le ministre israélien de la Culture est allé jusqu’à réclamer la déchéance de nationalité des deux auteurs du film, pourtant eux-mêmes citoyens israéliens. Une réaction qui, à elle seule, donne la mesure de la sensibilité du sujet et de la gravité des faits dénoncés.
En effet, le documentaire « Naza », réalisé par le journaliste d’investigation Yuval Abraham et la réalisatrice Rachel Szor, a été distingué, samedi 13 septembre, par le prestigieux Prix spécial du jury de la 83ᵉ Mostra de Venise.
S’appuyant sur 24 témoignages anonymes de membres de l’armée israélienne et des services de renseignement, ce film choc livre un récit particulièrement glaçant sur la conduite des opérations militaires dans la bande de Gaza et décrit les mécanismes de ciblage et de bombardement des civils dans cette enclave palestinienne.
Ainsi, à travers ces témoignages, les réalisateurs mettent en lumière des pratiques et des ordres qui, selon leurs sources, soulèvent de graves interrogations sur le traitement inhumain des civils palestiniens.
« Dommages collatéraux »
Ce film de 80 minutes qui a laissé de nombreux spectateurs stupéfaits, cite des militaires israéliens qui y témoignent décrivant le sentiment de travailler dans une « usine » à tuer ou dans un jeu vidéo mortel lorsqu’ils utilisaient des systèmes de ciblage alimentés par l’IA pour bombarder Gaza.
Froide comptabilité
D’ailleurs, le titre même du film, « Naza », jeu de mots avec « nazi », est loin d’être anodin. L’acronyme serait également utilisé au sein de l’armée israélienne pour désigner le nombre de civils susceptibles d’être tués lors d’une frappe visant un combattant du Hamas. Des victimes, femmes et enfants pour la plupart, sont dans cette logique tordue reléguées au rang de simples « dommages collatéraux ».
Une illustration parfaite de la déshumanisation des civils palestiniens, justifiée au nom de la prétendue lutte contre le terrorisme ? À un moment particulièrement glaçant du documentaire, le journaliste d’investigation Yuval Abraham demande à un officier israélien quel nombre de victimes civiles peut être considéré comme « acceptable » pour atteindre une cible ? La réponse tombe, froide comme un couperet, « 500 » !
Autrement dit, selon ce témoignage, l’élimination d’un seul membre du Hamas pourrait justifier, aux yeux de certains responsables opérationnels, une frappe susceptible de faire jusqu’à 500 victimes civiles. Des hommes, des femmes et des enfants ainsi réduits à la froide comptabilité des « dommages collatéraux ».
Le documentaire met également en cause l’utilisation de l’intelligence artificielle dans les opérations militaires. Sur ce point, l’armée israélienne répond que « la sélection et l’approbation des frappes sont faites par du personnel humain ».
Entre fureur et déni
Inutile de rappeler à ce propos que ce documentaire choc qui brise enfin un tabou sur la guerre à Gaza a fortement déplu aux autorités israéliennes.
Si le journal de gauche Haaretz a donné la parole aux deux réalisateurs israéliens, Yuval Abraham et Rachel Szor, à propos de leur volonté de distribuer le film « aussi largement que possible », en Israël, l’essentiel des réactions officielles ont été critiques, sur le fond comme sur la forme.
Ainsi, l’armée israélienne a rejeté catégoriquement ces accusations et contesté la crédibilité des témoignages au point qu’une réunion au plus haut niveau a été consacrée lundi 14 septembre au film. L état-major considère le documentaire comme une « attaque contre l’État d’Israël ». Il dénonce des « calomnies », des « distorsions de la réalité » et de « fausses accusations », et affirme que les allégations concernant un tel nombre de victimes civiles sont « complètement fausses ».
De son côté, le ministre israélien de la Culture, Miki Zohar, réclame une enquête destinée à déterminer l’origine des informations utilisées dans le documentaire. Il souhaite également que la citoyenneté israélienne soit retirée aux réalisateurs au motif d’un manque de loyauté. La déchéance de nationalité est légalement possible en Israël mais reste rarement appliquée.
Le ministre de la Culture a également évoqué un « film méprisable », une récompense « révoltante » et des auteurs qui chercheraient les « applaudissements des antisémites du monde entier ».
Pour sa part, l’ancien ministre de la Défense, Avigdor Lieberman, leader du parti d’extrême droite “Israël Beitenou“, associé à la coalition d’opposition à Benyamin Netanyahou, a fustigé « un tissu de diffamations et de calomnies contre l’Etat d’Israël, contre Tsahal et contre [leurs] magnifiques combattants », en se moquant par ailleurs d’un festival qualifié de « woke » et d’« antisémite ».
Pourtant, l’auteur de « Naza », que le magazine américain New York Magazine considère comme « l’un des films les plus importants de notre époque », persiste et signe. Pour lui, les violences commises par l’armée israélienne à Gaza ne relèvent nullement d’accidents isolés, mais d’une logique assumée : « Ce n’est pas un accident, mais bien le fruit d’une stratégie délibérée. Des actes meurtriers et des politiques fondés sur une déshumanisation totale des Palestiniens », affirme-t-il.
Le réalisateur explique également avoir choisi de présenter les témoignages en hébreu, afin que le film puisse être vu et compris par le public israélien. Une démarche qu’il résume sans détour : « C’est notre pays qui commet ces crimes ».
Saluons à ce propos le courage d’un Juste parmi les Justes en ces temps où la vie humaine ne vaut pas plus qu’une balle perdue.