La venue à Tunis, le 17 septembre prochain, d’une délégation britannique de haut niveau consacrée à l’innovation et à l’entrepreneuriat, constitue un signal intéressant pour l’écosystème tunisien.
Organisée dans le cadre d’une initiative britannique dédiée aux entrepreneurs et faisant suite à la deuxième participation consécutive de la Tunisie à la London Tech Week, cette rencontre témoigne de l’intérêt croissant porté aux potentialités de notre écosystème entrepreneurial.
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Mais au-delà des rencontres institutionnelles, des séances de networking et de l’accès potentiel aux investisseurs, une question plus structurante mérite d’être posée : que voulons-nous réellement construire à travers cette relation avec le Royaume-Uni ? Car l’enjeu ne devrait pas être seulement d’attirer davantage de capitaux vers nos startups. Il est aussi de transformer cet intérêt international en capacités technologiques durables, en emplois qualifiés, en propriété intellectuelle et en entreprises capables de se projeter sur les marchés internationaux.
Du financement à la capitalisation
Le Royaume-Uni dispose de l’un des principaux pôles européens du financement technologique et du capital-risque. Pour les startups tunisiennes, cette profondeur financière représente une opportunité considérable. Mais l’enjeu est de dépasser la logique classique de recherche de financement. Il s’agit de construire des passerelles permettant à nos entreprises d’accéder aux fonds, aux accélérateurs, aux réseaux commerciaux et aux marchés britanniques. Et ce, tout en conservant en Tunisie une part significative de la création de valeur.
Autrement dit, le capital doit devenir un accélérateur de capacité et non simplement une source de financement. Une startup qui lève des fonds à l’étranger mais dont les fonctions stratégiques, les centres de décision et la propriété intellectuelle quittent progressivement le pays ne constitue pas nécessairement un succès du point de vue de la souveraineté économique.
Le véritable indicateur doit donc être plus exigeant : combien de capital international permettons-nous d’attirer, mais surtout combien de valeur technologique parvenons-nous à créer et à retenir ?
De la sous-traitance à la co-innovation
La Tunisie dispose depuis plusieurs années d’un écosystème favorable à l’entrepreneuriat innovant, notamment à travers le Startup Act. Mais cette dynamique doit désormais franchir un nouveau palier. La sous-traitance technologique peut créer des emplois et générer des revenus. Elle ne doit cependant pas constituer l’horizon ultime de notre politique numérique.
L’objectif devrait progressivement être de passer :
- de l’exécution à la conception ;
- de la prestation à la solution ;
- du service à la propriété intellectuelle ;
- de l’outsourcing à la co-innovation.
Cette évolution est particulièrement pertinente dans des domaines où les intérêts des deux écosystèmes peuvent converger : intelligence artificielle, cybersécurité, FinTech, logiciels industriels, technologies énergétiques et services numériques à forte valeur ajoutée.
L’enjeu n’est pas de demander un transfert unilatéral de technologie. Il est de construire des projets communs, dans lesquels les compétences tunisiennes et britanniques produisent ensemble des solutions susceptibles d’être commercialisées sur plusieurs marchés. C’est ainsi que la coopération peut progressivement passer d’une relation de fournisseur–client à une relation de partenaires technologiques.
La diaspora comme infrastructure de connexion
Cette stratégie doit également intégrer une ressource souvent sous-estimée : la diaspora tunisienne au Royaume-Uni. La diaspora peut devenir une véritable infrastructure de connexion technologique entre les deux écosystèmes. Elle peut faciliter l’accès aux investisseurs, aux universités, aux entreprises, aux réseaux professionnels et aux marchés, tout en permettant aux compétences tunisiennes établies à l’étranger de contribuer à des projets développés depuis la Tunisie.
La question n’est donc plus uniquement celle du retour des compétences. Elle est aussi celle de leur circulation. Un ingénieur tunisien installé à Londres peut contribuer à une entreprise tunisienne sans nécessairement revenir s’y installer. Un chercheur peut participer à un programme de R&D commun. Un entrepreneur peut ouvrir simultanément des marchés en Tunisie et au Royaume-Uni. La mobilité peut ainsi devenir un instrument de souveraineté plutôt qu’un simple indicateur de fuite des cerveaux.
De l’écosystème startup à la plateforme euro-africaine
Le rapprochement avec le Royaume-Uni ouvre également une dimension géoéconomique. La Tunisie ambitionne de se positionner comme une plateforme reliant l’Europe, la Méditerranée et l’Afrique. Dans cette perspective, la technologie peut devenir l’un des principaux vecteurs de cette ambition. Il ne s’agit pas de proclamer que la Tunisie est déjà un hub technologique régional. Il s’agit de construire les conditions qui lui permettraient de le devenir.
Cela suppose de connecter trois éléments :
Capital britannique +Talents et startups tunisiens + Marchés africains et méditerranéens + Solutions technologiques exportables.
La Tunisie pourrait ainsi progressivement passer du rôle de territoire d’exécution à celui de territoire de conception, d’intégration et d’exportation de solutions technologiques.
Le véritable transfert de technologie : la capacité de produire
C’est probablement ici que se situe le cœur du sujet. Le transfert de technologie ne devrait pas être mesuré uniquement par le nombre de logiciels importés, de contrats signés ou de centres de services implantés. Il devrait être évalué à partir d’une question beaucoup plus simple :
Quelles nouvelles capacités la coopération permet-elle de créer en Tunisie ? Des ingénieurs mieux formés ? Des laboratoires communs ? Des brevets ? Des produits exportables ? Des startups capables de changer d’échelle ? Des compétences en IA et cybersécurité ? Des entreprises tunisiennes intégrées aux chaînes technologiques internationales ?
C’est cette capacité cumulative qui transforme une coopération économique en actif stratégique.
Passer des intentions aux projets
La prochaine étape devrait donc être très concrète. Chaque partenariat stratégique devrait pouvoir être évalué à travers quelques indicateurs simples :
- Montant des investissements mobilisés ;
- Nombre de projets de R&D conjoints ;
- Emplois technologiques créés en Tunisie ;
- Propriété intellectuelle développée localement ;
- Startups accompagnées vers l’international ;
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- Chiffre d’affaires export généré ;
- Nombre de compétences tunisiennes connectées aux projets ;
- Marchés africains et méditerranéens effectivement ouverts.
Cette approche permettrait d’éviter un écueil classique de la diplomatie économique : confondre la multiplication des rencontres avec la multiplication des résultats. Une coopération internationale n’est véritablement stratégique que lorsqu’elle produit des capacités nouvelles et mesurables.
De l’attractivité à la souveraineté technologique
Le partenariat tuniso-britannique offre ainsi une opportunité qui dépasse largement le financement des startups. La Tunisie peut chercher à attirer des capitaux, des investisseurs et des technologies. Mais elle doit simultanément veiller à ce que cette ouverture contribue à renforcer son propre écosystème productif et technologique.
La souveraineté technologique ne signifie pas l’autarcie. Elle signifie être capable de choisir, de concevoir, d’intégrer, de maîtriser et, lorsque cela est possible, de produire les technologies stratégiques dont dépend notre développement. Le Royaume-Uni peut apporter du capital, des réseaux, des marchés, des compétences et une profondeur technologique considérable.
La Tunisie, de son côté, peut apporter ses talents, son agilité entrepreneuriale, sa proximité avec l’Europe et l’Afrique et sa capacité à devenir un terrain de conception et d’expérimentation. Le véritable enjeu est donc de transformer ces complémentarités en capacité commune.
La réussite de cette coopération ne se mesurera pas seulement au nombre de startups tunisiennes rencontrées à Tunis, ni au montant des financements mobilisés.
Elle se mesurera à une question beaucoup plus stratégique : après le partenariat, la Tunisie sera-t-elle technologiquement plus capable qu’avant ? Si la réponse est oui, alors nous ne parlerons plus simplement de soutien aux startups.
Nous parlerons de co-innovation, de création de valeur et, progressivement, de souveraineté technologique.