Les entreprises publiques en Tunisie et en Indonésie auraient un point commun : mauvaise gouvernance. Voici une lecture croisée leur situation et les logiques adoptées dans les deux pays pour trouver la solution.
Le discours de Prabowo Subianto, le président de l’Indonésie, devant son Parlement, vendredi 14 août, a valeur d’aveu autant que d’annonce. Il a reconnu être passé à côté de l’ampleur du problème pendant des années : « je pensais qu’il y en avait 300 ou 400, mais il s’avère qu’il y en a 1 074 ». Il faisait allusion au nombre d’entreprises publiques, comme le rapporte la chaîne de télévision française, BFMTV Business. Cette confession est en soi révélatrice : un chef d’État qui découvre, après plus d’un an de mandat, que son propre État emploie trois fois plus d’entreprises publiques qu’il ne le croyait, pointe une défaillance structurelle de pilotage bien plus ancienne que sa présidence.
Sur ces 1 074 structures, plus de 750 seront fermées d’ici fin 2026, promet-il, une purge à un rythme soutenu, puisque 290 l’ont déjà été. L’accusation portée par Prabowo est sévère : ces entreprises seraient « toujours en train d’annoncer des pertes tout en revendiquant des bénéfices », des résultats qu’il qualifie sans détour de « fabriqués ». C’est l’aveu d’un système de reporting financier public défaillant, où l’État actionnaire n’a longtemps disposé d’aucune vision consolidée fiable, d’où la nécessité de créer un fonds souverain dénommé Danantara, pour simplement faire l’inventaire de ce qu’il possède. Créer un “fonds souverain“. Suivez notre regard.
Toutefois, les chiffres avancés méritent d’être pris avec prudence méthodologique : 50 000 milliards de roupies (2,4 milliards d’euros) déjà économisés, un objectif de 70 000 milliards pour l’année. Il s’agirait donc des économies de fonctionnement (salaires de dirigeants, véhicules, déplacements) plutôt que des gains de productivité réels, ce qui limite leur portée structurelle.
Par ailleurs, le volet judiciaire annoncé (un tribunal spécial pour enquêter sur trente ans de gestion, assorti d’une possible « amnistie pour ceux qui se repentent ») introduit une ambiguïté : viser à la fois la sanction et le pardon peut affaiblir la crédibilité anticorruption du dispositif, dans un pays classé à seulement 34/100 à l’indice de perception de la corruption, ajoute notre source. Enfin, le satisfecit du président sur la croissance (6 % visé, contre 5,3 % au T2) est à mettre en regard du scepticisme récurrent des analystes envers les statistiques officielles indonésiennes, en ce sens que la réforme des entreprises publiques et la communication économique du gouvernement participent d’un même exercice de vitrine.
Tunisie : la prudence contre la rupture
Le contraste avec la Tunisie est saisissant. Là où Jakarta assume la fermeture massive comme solution, Tunis exclut explicitement cette voie. La cheffe du gouvernement a annoncé en novembre 2025 le lancement pour 2026 d’un vaste programme de restructuration des entreprises publiques lourdement endettées ou en perte de vitesse, tout en précisant qu’il ne s’agit pas de privatisations, mais d’une réorganisation stratégique pour valoriser les participations publiques. Le président de la République est allé plus loin sur le terrain, promettant que ces entreprises ne seraient « ni vendues ni bradées ». Or, au passage, il dénonce l’hypertrophie des « institutions publiques inutiles« .
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Pourtant, l’ampleur des difficultés financières tunisiennes n’a rien à envier au cas indonésien à l’échelle du pays : un rapport de la Cour des comptes publié en janvier 2026 révélait, du reste, des pertes cumulées dépassant un milliard de dinars dans 11 entreprises publiques. Dès 2013-2014, les subventions d’exploitation versées par l’État à ces entreprises atteignaient 8,9 % du PIB en 2013 et 7,5 % en 2014, concentrées sur une poignée d’opérateurs stratégiques comme la STEG ou la SNCFT.
La différence de méthode est donc moins une question de gravité de la situation qu’un choix politique assumé : l’Indonésie traite le mal par l’ablation et la mise en cause judiciaire du passé ; la Tunisie choisit le maintien à tout prix, au nom d’un rôle social des entreprises publiques jugé non négociable, quitte à repousser, une fois de plus, l’assainissement réel des comptes publics.
Inutile donc de se poser la question de savoir si Tunis suivra l’exemple de Jakarta… Même si la plupart des entreprises publiques sont dans un état de mort clinique.