L’ouverture du 4ᵉ Salon international de la transition énergétique (SITE 2026) a eu lieu, ce 1er octobre 2026, au siège de l’UTICA. A cette occasion, un panel dédié au financement des projets d’énergies renouvelables a mis en lumière les contraintes structurelles qui freinent le déploiement massif des énergies propres en Tunisie. L’accent a aussi été mis sur les réformes prioritaires pour accélérer la transition.
La Tunisie s’est fixé l’objectif d’atteindre 35 % d’énergies renouvelables dans son mix électrique à l’horizon 2030. Or, le taux actuel ne dépasse pas 9,2 %. C’est ce que font ressortir les derniers chiffres présentés lors du salon SITE 2026.
La canicule exceptionnelle de l’été 2025, avec plus de 15 jours de températures extrêmes, a exacerbé la pression sur le réseau électrique. Elle a rappelé également l’urgence de renforcer la résilience énergétique du pays.
Les banques disposent de liquidités, mais cherchent des projets bancables
Les intervenants ont souligné que les banques tunisiennes ont créé des fonds dédiés aux énergies renouvelables; mais ce, principalement pour bénéficier d’avantages fiscaux. Comme par exemple les exonérations d’impôt lorsque les projets sont réalisés dans des zones éligibles, notamment le Sud et le Centre-Ouest.
Ces fonds disposent de liquidités confortables et doivent utiliser leurs ressources sous deux ans. Cependant, ils peinent à identifier des projets à rentabilité à long terme. La transformation des dépôts à court terme en crédits à moyen/long terme reste limitée à 7–10 ans maximum. Alors que les projets renouvelables nécessitent des horizons plus longs pour être rentables.
Risque de change : un frein majeur au financement
Un autre obstacle identifié concerne le risque de change. En effet, les crédits des bailleurs internationaux sont octroyés en devises aux banques, mais transférés en dinars aux entreprises pour éviter que ces dernières ne supportent la volatilité du taux de change.
L’ancien mécanisme public de couverture (Fonds de péréquation de change) a été remplacé par des instruments de marché (TCX). C’est ce qu’a rappelé Ahmed Karam, expert international en Finances et président du Conseil d’administration TLF. Ils sont plus coûteux et moins accessibles pour les banques locales. A cet égard, une proposition a été formulée pour réactiver un fonds de couverture du risque de charge, combiné aux garanties internationales et au fonds de garantie tunisien, qui couvre jusqu’à 75 % du coût du projet.
Taux d’intérêt élevés, mais des mécanismes de bonification existent
Les taux d’intérêt pratiqués suivent les conditions du marché, autour de 7–10 %, rendant le financement onéreux pour les promoteurs. Toutefois, le Fonds de transition énergétique, autorisé par la loi de finances 2026, permet une bonification de trois points de pourcentage, ramenant le taux effectif à environ 7 %.
Certains bailleurs de fonds internationaux offrent également des subventions couvrant jusqu’à 10 % du coût du projet, venant compenser partiellement la charge d’intérêt.
Les garanties classiques (terrain, équipements, contrat STEG, assurances) ne suffisent pas toujours à convaincre les banques de financer les projets. Alors, le fonds de garantie intervient en complément. Mais les procédures d’indemnisation restent complexes et lentes, pouvant s’étaler sur trois ans en cas de défaillance.
Une réforme est proposée pour automatiser le refinancement et accélérer l’indemnisation, afin de renforcer la crédibilité du dispositif de garantie.
Les banques et bailleurs développent désormais des services de conseil gratuit pour aider les promoteurs à structurer des business plans crédibles, choisir les fournisseurs et piloter l’investissement. Certaines banques encouragent même la mutualisation de projets sur un même terrain pour réduire les coûts et favoriser les synergies.
La Banque mondiale : un partenaire engagé
Amira Klibi, spécialiste en énergie à la Banque mondiale, souligne que la BM accompagne la Tunisie à travers ses trois filiales (BIRD, SFI, MIGA), avec un portefeuille global d’environ 1 milliard de dollars dédié au secteur énergétique.
- BIRD finance le renforcement du réseau (corridor Sud-Nord), l’interconnexion Tunisie-Italie (ELMED, 600 MW, 268,4 millions de dollars) et un programme d’amélioration de la performance de la STEG.
- SFI mobilise des financements pour les projets IPP (Independent Power Producers) renouvelables.
- MIGA fournit des garanties pour sécuriser les investissements privés.
La Banque mondiale a appuyé également les régimes d’autoproduction (600 MW en cours) et la réforme des autorisations. Elle travaille aussi sur les projets de concession pour les grands projets.
La Caisse des Dépôts : un investisseur public stratégique
La Caisse des Dépôts se positionne comme un investisseur public accompagnant les transitions majeures (énergie et numérique). Néjia Gharbi, directrice Générale de la CDC revient sur le rôle de la CDC qui mobilise et oriente les financements vers des projets stratégiques, tout en dérisquant les investissements. Elle souligne la complexité des projets renouvelables, notamment en termes de rentabilité, de procédures d’autorisation et de coordination multipartite.
Cinq réformes prioritaires pour accélérer la transition
Les intervenants ont formulé cinq recommandations structurantes :
- Créer une agence foncière pour les énergies renouvelables, sur le modèle de l’agence foncière industrielle, pour rendre disponibles des terrains connectés au réseau STEG et réduire les coûts d’acquisition.
- Verdir la politique monétaire et le crédit bancaire, en imposant aux banques des règles de gestion des risques environnementaux et en offrant des conditions préférentielles pour les projets verts.
- Créer une autorité de régulation des énergies renouvelables, chargée du suivi, du contrôle et de la régulation du secteur, ainsi que de la supervision du futur marché carbone.
- Développer un marché carbone volontaire, supervisé par cette autorité et confié à la Bourse des Valeurs Mobilières de Tunis pour la gestion quotidienne.
- Instaurer un guichet unique public-privé, sur le modèle du programme de mise à niveau des entreprises, pour délivrer un « passeport » regroupant tous les avantages (financement, subventions, fiscalité) et éviter les démarches administratives multiples.
La question essentielle est de savoir si les banques sont prêtes à jouer un rôle accru dans le financement de la transition énergétique, dans un cadre réformé (accès au foncier, régulation claire, couverture du risque de change, simplification des procédures). Le partenariat public-privé est jugé indispensable pour accélérer les investissements, à l’image des projets de centrales électriques réalisés avec des partenaires internationaux.
Comme l’a résumé Ahmed Karam : « Accélérer, accélérer, accélérer » doit devenir le mot d’ordre pour garantir un approvisionnement énergétique efficace, durable et sécurisé, condition sine qua non d’une croissance économique régulière.
