Le diagnostic posé récemment par la Caisse des Dépôts et Consignations (CDC) a le mérite de la clarté : la Tunisie dispose aujourd’hui des financements et du potentiel ; l’enjeu réside désormais dans l’accélération. Avec un fonds de fonds Anava doté de 60 millions d’euros, le soutien de la Banque mondiale à hauteur de 75 millions de dollars, et la mobilisation active de bailleurs européens, la tuyauterie financière de l’amorçage est désormais une réalité concrète. Plus de 70 startups ont déjà bénéficié de ces mécanismes, et la création de fonds dédiés à la DeepTech confirme une volonté d’adapter notre appareil de financement aux enjeux des technologies de rupture, notamment l’intelligence artificielle.
Cette structuration de l’offre de capital est un succès incontestable. Cependant, elle marque la fin de la première étape, non l’aboutissement du parcours. Car, un constat économique s’impose : l’abondance de capital amorçage – ce que l’on pourrait qualifier de Hardware financier – ne produit pas automatiquement de la croissance industrielle ni de la résilience nationale. Le véritable goulot d’étranglement de l’écosystème tunisien s’est déplacé. Il ne réside plus dans l’absence de guichets de financement, mais dans la faible capacité d’absorption de notre économie et dans les blocages de la commande publique. Le défi majeur n’est plus financier : il est doctrinal, réglementaire et opérationnel. Il s’appelle le Software d’exécution.
Dépasser le piège de la startup vitrine
Financer des dizaines de jeunes pousses est un indicateur d’activité fort, mais quelle est leur empreinte réelle sur le tissu productif et sur les infrastructures stratégiques du pays ? Nous faisons face à un paradoxe saisissant : d’un côté, des fonds spécialisés en DeepTech et en intelligence artificielle recherchent des projets à fort potentiel ; de l’autre, nos grands opérateurs publics et nos infrastructures critiques (de la gestion des réseaux électriques à la logistique portuaire, en passant par le pilotage actuariel de nos caisses sociales) souffrent d’obsolescence et de dettes techniques majeures.
L’innovation ne peut plus être abordée comme un écosystème hors-sol, une vitrine technologique déconnectée des réalités de l’État développeur. Si nos pépites technologiques se contentent de lever des fonds pour aller exécuter leurs solutions sur d’autres marchés faute de débouchés locaux, la Tunisie se réduira à un rôle d’incubateur subventionné pour économies étrangères. La souveraineté numérique ne consiste pas seulement à produire des compétences ou à héberger des fonds : elle réside dans notre capacité à déployer ces technologies au service de notre propre résilience nationale.
La commande publique comme premier levier de scaling
Le meilleur financement pour une entreprise innovante à haute valeur ajoutée n’est ni une subvention ni une prise de participation dilutive : c’est un contrat client. Pour franchir le cap de l’amorçage vers l’accélération, l’écosystème tunisien a besoin d’un marché. Et ce marché doit être ouvert par l’État lui-même.
Il est urgent d’opérer une rupture dans la doctrine de la commande publique en instaurant un cadre équivalent à un Small Business Act technologique. L’État doit devenir le premier acheteur des solutions issues de notre capital-risque public. Qu’il s’agisse d’implanter la maintenance prédictive sur nos réseaux énergétiques, d’optimiser l’interopérabilité des données de santé ou de sécuriser nos flux logistiques par des outils algorithmiques, l’attribution d’une fraction de la commande publique aux acteurs locaux de la DeepTech agirait comme un puissant catalyseur d’industrialisation.
Du marché national au Software du Corridor
Cette stratégie d’ancrage local est la condition sine qua non de notre rayonnement international. Une entreprise technologique qui a fait ses preuves en modernisant ou en sécurisant une infrastructure publique complexe sur son marché national acquiert immédiatement la légitimité nécessaire pour exporter ses standards.
C’est précisément ainsi que la Tunisie concrétisera son ambition d’être la couche intelligente (le Software) des grands corridors économiques et énergétiques régionaux. Qu’il s’agisse des interconnexions méditerranéennes ou des flux transsahariens, notre valeur ajoutée ne se mesurera pas au kilométrage de tuyaux physiques traversant notre territoire, mais à la maîtrise algorithmique de la donnée, à la cybersécurité des infrastructures critiques et au pilotage intelligent des réseaux.
Pour une doctrine de l’exécution
Les mécanismes mis en place par la CDC, combinés à la mobilisation de notre diaspora à travers des initiatives d’intégration financière, constituent le socle d’un modèle prometteur. Mais sans une réforme en profondeur du cadre réglementaire – de la législation des changes à l’assouplissement des règles d’achat public -, ce potentiel risque de butter contre le mur de l’impuissance réglementaire.
Financer l’innovation sans réformer l’État acheteur et régulateur équivaut à construire une autoroute moderne tout en maintenant les péages fermés. Financer sans ouvrir les marchés publics n’est pas une politique d’innovation, c’est une subsidiation* de l’exode des cerveaux.
La Tunisie n’a pas besoin de plus de guichets pour distribuer du capital, elle a besoin d’une doctrine pour libérer l’exécution. Car en matière de souveraineté numérique, les nations ne se jugent pas au volume des fonds levés, mais à l’audace des marchés conquis.
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* La subsidiation est l’action d’accorder une subvention, c’est-à-dire une aide financière ou un soutien matériel par un organisme public ou privé.