Dans un contexte mondial marqué par l’essor rapide des technologies numériques et de l’intelligence artificielle, la transformation digitale s’impose comme un levier central de compétitivité et de différenciation pour les entreprises. Toutefois, l’analyse des résultats de l’enquête sur les entreprises tunisiennes à l’ère de la transformation digitale, réalisée par l’ITCEQ, révèle un paradoxe : malgré une adoption relativement large des technologies numériques, leur impact sur les performances reste limité. C’est ce qu’il est ressorti des débats organisés par l’ITCEQ ce mercredi 20 mai 2026 à l’IACE.
Olfa Bouzaiene, directrice des études sur l’économie du savoir, est revenue sur les technologies avancées et l’intelligence artificielle dans une déclaration à leconomistemaghrebin.com. Elle rappelle que le contexte international exige l’intégration de la Tunisie dans ces nouvelles technologies, et notamment dans l’IA. Elle précise : “Notre objectif est d’établir une typologie des entreprises selon leur degré d’avancement et de maturité : dans quelle mesure parviennent-elles à absorber et déployer ces technologies ? Cela doit constituer une base leur permettant ensuite d’intégrer des technologies avancées. Nous avons constaté que le degré de maturité des entreprises tunisiennes n’est pas suffisant.”
Selon elle, si la maturité est insuffisante, les trajectoires d’adoption de l’IA seront hétérogènes : les entreprises ne pourront pas adopter l’IA de manière uniforme. D’où la nécessité de distinguer des profils pour définir des parcours d’adoption.
La question se pose alors : les entreprises utilisent-elles l’IA de façon aléatoire et non uniforme, et cette situation constitue-t-elle une opportunité pour accroître leur performance, leur résilience et leur croissance ?À cette interrogation, Mme Bouzaiene répond : “Cela dépend de la manière dont l’IA est adoptée. Comme je l’ai dit, les entreprises tunisiennes ne sont pas assez matures, d’où l’existence de trajectoires diverses. Ces trajectoires déterminent le niveau de maturité en IA. On peut intégrer l’IA de façon aléatoire et superficielle, mais la création de valeur réelle provient d’une intégration opérationnelle et fonctionnelle : l’IA doit être insérée dans les processus métier pour générer de la valeur. Notre objectif est donc d’identifier les anomalies et les problèmes rencontrés, puis de définir comment accompagner les entreprises. L’entreprise elle‑même doit également mettre en place des actions pour réussir l’intégration.”
Interrogée sur des exemples concrets d’anomalies et sur la méthodologie à adopter, une approche unifiée pour toutes les entreprises ou un traitement au cas par cas, Mme Bouzaiene a souligné la nécessité d’un traitement individualisé : il existe plusieurs trajectoires. Certaines entreprises suivront une trajectoire séquentielle : elles construiront d’abord un socle numérique, installeront ensuite des outils d’IA, puis expérimenteront via des accélérateurs. Cette méthodologie convient aux entreprises déjà avancées, disposant d’une forte maturité digitale.
Pour la majorité des entreprises tunisiennes, une approche hybride est préférable : introduire l’IA tout en renforçant simultanément le socle numérique, avec des investissements progressifs. L’approche est donc progressive et dépend du profil de l’entreprise. Dans notre étude, nous avons défini des profils et, pour chacun, la trajectoire recommandée afin de maximiser la valeur apportée par l’IA. L’adoption demeure ainsi hétérogène.
La conférence organisée par l’ITCEQ a également mis en lumière la variabilité du choix d’adoption selon les secteurs. Mme Bouzaiene insiste sur le rôle du secteur et de la taille des entreprises : “Les secteurs présentant une forte maturité digitale, comme les banques, les télécommunications et les assurances, adoptent plus facilement l’IA. Les secteurs traditionnels accusent un retard. De même, les grandes entreprises disposent de meilleures capacités d’intégration (infrastructures solides, culture organisationnelle agile, compétences numériques) comparées aux PME, qui ont un accès limité et privilégient des solutions clés en main. Nous n’avons pas encore réalisé d’étude sectorielle approfondie ; c’est en préparation. La deuxième étape de notre travail portera sur le degré de maturité par secteur afin d’identifier où l’IA peut apporter le plus de valeur.”
Rappelons que l’enquête sur l’économie de la connaissance couvre plus de 2 500 entreprises. Pour l’étude spécifiquement consacrée à l’IA, l’échantillon représentatif et numériquement plus mature comprend 1 208 entreprises et couvre une année, incluant des perspectives futures et des investissements antérieurs.
Enfin, sur le plan comparatif avec les pays voisins et l’Union européenne, Mme Bouzaiene conclut : “Nous sommes encore un peu en retard. Des investissements sont en cours, mais l’accompagnement de l’État est essentiel. Il doit jouer un rôle clé pour mettre en place les infrastructures de données, le cloud et l’écosystème nécessaire. L’IA n’est pas une technologie autonome. Elle nécessite tout un écosystème (big data, cloud, compétences, régulation). Il faut investir dans ces composantes pour préparer le terrain et accélérer l’adoption par les entreprises.”