Voici un post de Kamel Ayadi, consultant en stratégie de gouvernance et anti-corruption. Ce post interpelle chacun de nous ou presque, parce qu’il analyse – sommairement – les relations sociales qui subissent le sceau des technologies de la communication; lesquelles sont dépourvues, évidemment, de sentiments.
« Quelle tristesse et quelle laideur quand tout devient faux et artificiel: On lit un beau post sur Facebook, profond et émouvant. Alors, instinctivement, quelque chose en nous vibre d’admiration pour son auteur. Mais aussitôt, un doute surgit : et si ce texte n’était qu’une production de ChatGPT ? Et du coup, notre émotion, qui est l’un des plus beaux sentiments devient hésitante.
On ressent un réel plaisir en recevant un message de vœux. On répond avec chaleur, avant de découvrir qu’il s’agissait simplement d’un envoi groupé, automatique, et que la personne ne savait même pas qu’elle nous avait envoyé ce message. Le plaisir se transforme alors en déception. Alors, du coup, j’ai arrêté de répondre aux messages où je ne vois pas mon nom.
On lit une bonne nouvelle sur Facebook. Quelque chose commence à vibrer en nous, puis on se retient immédiatement : cela pourrait être une fake news. Et même lorsque la nouvelle s’avère plus tard vraie, on ne la ressent plus de la même manière, car l’effet de surprise et la spontanéité de l’instant sont souvent ce qui crée l’émotion authentique. Quel dommage !
Je me souviens qu’il y a quelques années, un haut responsable avec qui j’ai travaillé recevait tellement de cartes de vœux qu’il ne les regardait même plus. Il avait chargé sa secrétaire d’y répondre automatiquement avec des cartes similaires. J’avais alors été profondément dégoûté par cette pratique : il n’y avait plus rien d’humain dans cet échange, seulement un rituel bureaucratique vide de sens.
Et peut-être que la plus grande tristesse survient lorsqu’on reçoit un télégramme de condoléances d’un responsable, sans même savoir s’il est réellement au courant du décès ou s’il ne s’agit que d’un automatisme protocolaire.
Tout tend à devenir faux dans cette industrie du faux. On se fait une image d’une personne à travers les réseaux sociaux, puis lorsqu’on la rencontre réellement, on est parfois choqué par l’écart immense entre la réalité et l’image soigneusement construite. Les gens paraissent beaux, heureux, riches et épanouis sur Facebook, alors que la réalité est parfois tout autre.
On ne vit même plus le moment présent : la photo qu’on prend et partage devient plus importante que l’instant lui-même. L’apparence finit par remplacer la réalité, et la représentation devient plus importante que la vie vécue.
L’époque des cartes postales et des lettres rédigées à la main — même lorsqu’elles contenaient des phrases apprises par cœur et pleine de fautes — me manque, et elle manquera encore davantage à ceux qui l’ont réellement vécue.
Avec l’essor de l’IA, c’est peut-être la vérité elle-même qui finira par nous manquer le plus. Nous passons la plupart de notre temps dans le faux virtuel sans éprouver le besoin d’un monde réel. Tout semble désormais instrumentalisé, jusqu’aux émotions elles-mêmes, parfois semblables à des larmes d’hypocrisie.
Nous avançons vers une époque où l’apparence compte plus que la réalité, où la représentation devient plus importante que le vécu, et où l’authenticité risque de devenir une nostalgie plutôt qu’une évidence. “Dans le monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux.“
Il paraît qu’il y a des penseurs visionnaires qui avaient prédit le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui. Je suis à la recherche du livre de Guy Debord, La Société du spectacle, publié en 1967. Il n’est malheureusement plus en vente en Tunisie ».
A méditer.