Crise américano-saoudienne

Mohammed Ben Salman
Photo prise au consulat d’Arabie saoudite à Istanbul par Emrah Yorulmaz

Le prince héritier saoudien Mohammed Ben Salman doit regretter amèrement le « bon vieux temps » de Donald Trump qui a fait de lui son protégé jusqu’au dernier jour de sa présidence. Ce n’était pas une protection gratuite évidemment. Rappelons-nous son voyage hautement médiatisé à Ryadh en mai 2017. Après avoir dansé avec ses hôtes la danse du sabre, il n’a pas eu la moindre gêne à leur dire que ce qui l’intéressait réellement dans sa relation avec les descendants d’Ibn Saoud, c’étaient les milliards de pétrodollars et rien d’autre. Et ceux-ci n’avaient eu d’autre choix que de satisfaire la cupidité et la gloutonnerie du président vorace.

Les appréhensions saoudiennes face au candidat Joseph Biden et les craintes difficilement cachées le jour de son élection n’ont pas tardé à se concrétiser. Resté confidentiel sous Trump, le rapport de la CIA relatif à l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi a été rendu public par le nouveau président Biden le 26 février.

Les quatre pages du rapport rendues publiques pointent un doigt accusateur vers le prince héritier saoudien. En affirmant que « Mohammed Ben Salman a validé une opération à Istanbul, en Turquie, pour capturer ou tuer le journaliste saoudien Jamal Khashoggi. »

« Les appréhensions saoudiennes face au candidat Joseph Biden et les craintes difficilement cachées le jour de son élection n’ont pas tardé à se concrétiser »

Mis en difficulté par la publication des conclusions de la CIA, le royaume saoudien a réagi par un communiqué du ministère des Affaires étrangères. « Le gouvernement d’Arabie saoudite rejette totalement les conclusions fausses et préjudiciables contenues dans le rapport et ne peut les accepter en aucun cas ». C’est ce qu’on peut lire dans ce communiqué.

Le lundi 1er mars, la Maison Blanche a affirmé qu’elle « se réserve le droit de décider des sanctions à l’encontre de Mohammed Ben Salman »; sans autre précision.

Le mardi 2 mars, l’administration Biden exige de l’Arabie saoudite « la dissolution des unités des forces d’intervention rapide » dépendant de Mohammed Ben Salman, accusées d’avoir assassiné Jamal Khashoggi à Istanbul le 2 octobre 2018. Elle exige également « l’arrêt de toutes les poursuites contre les opposants saoudiens à l’étranger et en Arabie saoudite ».

Plainte devant une cour de justice allemande

Le mardi 2 mars aussi, Reporters sans frontières porte plainte devant une cour de justice allemande « universellement compétente » » contre le prince héritier saoudien pour son rôle dans l’horrible assassinat du journaliste Jamal Khashoggi.

Une avalanche de mauvaises nouvelles en ce début du mois de mars met l’Arabie saoudite et son « homme fort », Mohammed Ben Salman, dans une position extrêmement délicate. Décrit comme impulsif et sans expérience, le prince héritier a pris, depuis 2015, une série de décisions qui ont mis en péril les intérêts de son pays et gravement terni son image et celle du royaume saoudien.

La guerre contre le Yémen qui dure depuis six ans, engendrant « la plus grave crise humanitaire depuis la deuxième guerre mondiale, c’est lui. La convocation du premier ministre libanais, Saad Hariri, sa grossière séquestration et l’annonce forcée de sa démission, c’est lui. L’arrestation de centaines d’hommes d’affaires et de princes et leur soumission à un chantage financier, c’est lui. La mauvaise gestion de la crise avec le Qatar, un petit pays qui a tenu tête à tous les pays du Golfe, c’est lui aussi. La politique aussi intransigeante que celle d’Israël envers l’Iran, c’est encore lui. A cette série de politiques désastreuses, s’ajoute l’horrible assassinat de Khashoggi qui, après deux ans d’éclipse, refait surface avec fracas.

« Une avalanche de mauvaises nouvelles en ce début du mois de mars met l’Arabie saoudite et son « homme fort », Mohammed Ben Salman, dans une position extrêmement délicate »

Il faut dire que dans cette crise américano-saoudienne, ce n’est pas seulement Riadh et le prince héritier qui se trouvent en difficulté; mais aussi Washington et le président Biden. Le problème des Etats-Unis est qu’il leur est impossible de remettre en question l’alliance stratégique avec l’Arabie saoudite qui dure depuis près de 80 ans. Mais en même temps, ils ne veulent pas avoir des relations avec Mohammed Ben Salman qui pourrait devenir roi à tout moment.

De là à dire que Washington se prépare à faire des pressions pour la désignation d’un autre prince héritier à la place de Mohammed Ben Salman, il n’y a qu’un pas que beaucoup de commentateurs ont non seulement franchi, mais poussent carrément le président Biden dans ce sens.

Cette gêne n’est pas ressentie seulement aux Etats-Unis. Beaucoup d’autres dirigeants influents sur la scène internationale doivent se poser la même question. Comment gérer la relation de leurs pays avec l’Arabie saoudite le jour où le prince héritier deviendra roi?

En attendant, la famille régnante semble s’aligner sur son prince héritier. Elle considère que l’affaire Kashoggi est close, car « la justice saoudienne a dit son mot ». Quant aux journalistes et commentateurs saoudiens, ils se trouvent dans une position peu enviable. Chargés de la tâche ingrate d’expliquer la version officielle à laquelle peu de gens croient, ils sont dans la situation de celui qui s’efforce de couper les cheveux en quatre.

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