Crise et référentiels !

Hédi Ben Abbès
Hédi Ben Abbe

Il est parfois étonnant de constater un paradoxe aussi flagrant que celui d’être en interaction constante avec le monde à travers tous les moyens de communication à notre disposition; et revendiquer en même temps le nationalisme, le protectionnisme, le conservatisme et le rejet de tout ce qui est différent.

Cependant, cette apparente schizophrénie ne doit en aucun cas masquer la crise de plus en plus aiguë dans les relations internationales, d’une part; et au sein même de chacune des nations, elles-mêmes traversées par ces mêmes tensions, d’autre part. Ces tensions sont la résultante d’une profonde crise de référentiels qui a débuté dans les années 70 et a subi une accentuation à la fin de la Guerre froide.

Ainsi, pour analyser cette crise de référentiels et ses répercussions aussi bien dans les politiques nationales qu’internationales, il est important d’envisager la question dans un environnement géopolitique élargi. Et principalement à la lumière des thèses formulées par Samuel Huntington d’un côté et Francis Fukuyama, de l’autre.

Si le premier a prédit le choc des civilisations selon une ligne de démarcation à la fois économique et civilisationnelle, donc culturelle. Le deuxième considère la fin de l’Histoire comme le paroxysme du triomphalisme économique et de la pensée unique d’essence libérale. Qui parachèvera l’uniformisation des systèmes et la consécration du consumérisme.

Du « péril rouge » au « péril vert »

Force est de constater que le choc pétrolier des années 70 a transformé radicalement les relations internationales. Il a établi de nouveaux rapports de force motivés par les intérêts socio-économiques. Lesquels intérêts mobilisent tous les moyens dont disposent les puissances mondiales (militaire, politique, institutionnelle, médiatique, big data, etc.) qui dessinent et redessinent sans cesse, non seulement la carte géostratégique mais aussi les géographies humaines et culturelles.

Toutefois, le rétrécissement des distances n’a pas forcément réduit les distances entre les cultures. Bien au contraire, on constate comme le dit Heidegger que la « proximité ne crée pas la convivialité ». Elle peut engendrer de l’hostilité dès lors qu’un rapport de force dominant/ dominé est installé sur fond d’intérêts nationaux.

Le triomphe du système capitaliste symbolisé par la chute du mur de Berlin et l’entrée de plain-pied des pays de l’Est européen jusqu’à la Chine dans le giron économique et culturel occidental, a mis fin au « péril rouge » qui a structuré les relations internationales pendant les décennies précédentes. Ce triomphe, qui était censé consacrer l’hyperpuissance des Etats-Unis, et dans une moindre mesure ses alliés européens, a eu des effets « collatéraux » non envisagés ni par Huntington, ni par Fukuyama. Dès lors que de nouvelles puissances ont vu le jour à la faveur du nouveau système et de ses règles de l’échange (Chine, Inde, Brésil, Russie, Indonésie, Thaïlande, Corée du Sud).

Effets pervers du modèle unique

Alors, de nouvelles puissances sont venues concurrencer les puissances occidentales sur leur propre terrain et selon les mêmes règles devenues normes internationales (OMC, GATT, FMI, BM, OCDE, etc). Cette nouvelle donne vient contredire la vieille croyance chez les Occidentaux qui consistait à croire que « les non-Occidentaux s’occidentaliseront en consommant plus de produits occidentaux », comme le dit Huntington, dénonçant une telle arrogance.

De ce fait, les effets pervers du modèle unique ont engendré deux mouvements aux sens contraires de ce qui était envisagé. A savoir le repli nationaliste et le repli culturel. Le repli nationaliste se manifeste aussi bien en Europe qu’en Amérique par la réédification de toutes sortes de barrières, de murs et de politiques protectionnistes. Ils revêtent toutes sortes de violence.

Quant au repli culturel, il prend lui aussi des modèles de protection parfois violents. Dessinant ainsi les nouveaux rapports de force selon une nouvelle ligne de démarcation caractérisée par le « choc des civilisations ». Et dont le principal vecteur est désigné comme « le péril vert ».

Guerre de religions ou crise de référentiels?

Car, si l’on considère, comme le dit Huntington, « la résurgence religieuse à travers le monde [comme] une réaction à la laïcisation, au relativisme moral et à la tolérance individuelle, et une affirmation des valeurs d’ordre, de discipline, de travail, d’entraide et de solidarité humaine ». Cette résurgence est une traduction de la nouvelle bipolarisation idéologique et culturelle qui va structurer les relations internationales pour les décennies à venir.

Et si l’on prend l’exemple dudit « monde arabe », on constate qu’il y a un glissement dans la novlangue occidentale vers une nouvelle désignation d’essence religieuse. Les nuances et les diversités nationales et régionales ont été remplacées par l’appellation « Les Musulmans ». Une appellation qui ne tient compte, ni des diversités ethniques, ni culturelles et confessionnelles de cette nouvelle entité opaque appelée « Les Musulmans ».

La peur de l’Autre

Mais, la simplification par essentialisation a plusieurs objectifs. Et notamment l’amplification du « danger » que représente cette foule immense qui compte 1,8 milliard d’individus à travers le monde.

D’ailleurs, accentuer la « menace » ou le « péril » permet de justifier, de part et d’autre, toutes les formes de violence et de rapports de domination. La ligne de démarcation peut alors se déployer sur fond de méfiance mutuelle. Alimentée par des théories dont l’essence même est la peur de « l’Autre ».

D’un côté les théories de remplacement, la menace terroriste, la menace sur le modèle social et la remise en question de l’identité nationale constituent l’essentiel de l’argumentation qui sous-tend toutes les formes de violence, d’exclusion et de domination et les justifie. De l’autre, le sentiment d’exclusion, d’humiliation, d’écrasement sous le poids de l’arrogance d’une civilisation occidentale triomphante alimente toutes les formes de violence et de rejet.

Civilisation de vainqueurs d’un côté, civilisation de vaincus de l’autre et nous voilà au cœur d’un nouveau « théâtre des opérations » où tout est permis. On est bien au-delà d’un simple choc des civilisations, il s’agit plutôt de guerre asymétrique et d’un modèle de société contre un autre qui reste à définir.

Le nouveau référentiel: le cas de la Tunisie

Après l’échec de tous les modèles de référence qui ont traversé les différents pays arabes allant du nationalisme à l’islamisme en passant par le socialisme et toutes les combinaisons possibles entre ces différents modèles, on assiste aujourd’hui à une situation inédite dont l’expérience tunisienne serait un cas intéressant à étudier.

En effet, la Tunisie vit aujourd’hui une véritable crise de référentiel dont les origines les plus lointaines remontent à l’histoire de Carthage et son premier modèle « républicain ». Et à l’histoire la plus récente qu’on peut appeler le « référentiel Kheireddine » basé sur l’ouverture, la diversité et le principe du « tout monde » pour emprunter une expression chère à Edouard Glissant.

Si on fait un zoom avant sur la Tunisie depuis 2011, on constate que les enjeux internationaux y sont concrètement déployés. Choc des civilisations, redistribution des rapports de force géopolitiques, modèles référentiels, choix de société. Ce sont quelques-uns des enjeux qui façonnent la vie politique, sociale et culturelle de la Tunisie.

Le premier constat que l’on peut faire concerne le relatif échec du modèle démocratique à l’occidentale. En effet, la démocratie formelle (élections, liberté d’expression) est un acquis fragile. Qui, non seulement n’a pas permis l’établissement de l’Etat de droit; mais ne s’est pas, non plus, accompagné d’acquis socio-économiques susceptibles de compenser les carences en démocratie institutionnelle.

Immaturité de la classe politique

Le référentiel démocratique à l’occidentale qui était censé structurer le modèle social, culturel et politique n’a pas pris pour de multiples raisons. Et notamment: l’immaturité de la classe politique; le caractère soudain du renversement du régime; la culture de l’irresponsabilité collective; et la prépondérance de la notion du « chef » héritée du modèle unique qui a sévi depuis 14 siècles déjà.

L’absence de cap politique avec une vision directrice structurante sur les décombres d’un régime autocratique, a créé un vide que les Tunisiens tardent à combler. Il est à préciser qu’une vision se doit d’intégrer toutes les dimensions, politique, économique, sociale, culturelle et veiller à leur cohérence.

Repli identitaire

Si le modèle social et culturel ne se décrète pas, étant la résultante de l’histoire et de la culture de la Tunisie; cependant, il peut y avoir des choix politiques qui tracent une nouvelle trajectoire. Soit dans le même sillage culturel, soit en opérant une bifurcation plus ou moins radicale. Au risque de créer une fracture dangereuse.

Toujours est-il que la question du repli identitaire, du nationalisme, voire du conservatisme religieux d’un côté et du modernisme selon le modèle occidental de l’autre, se pose avec acuité. Faudrait-il s’engager sur la voie de la mondialisation et l’ouverture à toutes les influences et en assumer les conséquences? Ou alors, est-il plus judicieux d’opérer un repli sur des valeurs rassurantes en consonance avec le référentiel religieux? Tel est sommairement, l’enjeu de la bataille politique qui oppose les forces politiques en place en Tunisie.

Par conséquent, ce clivage pose la question du référentiel structurant qu’il faudrait choisir. C’est en cela que l’expérience tunisienne revêt une dimension internationale. D’un côté la mondialisation a montré ses limites et ses aspects pervers. Puisqu’ils ont engendré la résurgence du nationalisme, du racisme et du protectionnisme.

De l’autre côté, la seule réponse à la domination économique et culturelle disponible est le référentiel religieux avec toutes les formes qu’il revêt. Allant de l’expression la plus modérée (soufisme) à la plus violente (le djihadisme armé).

Un double choc à plusieurs niveaux

Cela sous-tend un double choc. Choc interne à la société elle-même entre couches sociales, voire au sein même de la cellule familiale. Choc international compte tenu des enjeux géostratégiques, voire, des enjeux de politique intérieure aux puissances occidentales qui comportent en leur sein des communautés ethniques et religieuses diverses et variées. Comment faire face à cette dangereuse évolution dans les relations internationales? Allons-nous vers un véritable choc des civilisations alimenté par la résurgence du fait religieux?

Tout d’abord, le premier constat que l’on peut établir concerne le rejet des déséquilibres dans les rapports de force, voire des injustices (économique, sociale, politique) qui ont structuré les relations internationales jusqu’alors.

De Santiago à Khartoum, de Paris à Beyrouth, de Hong Kong à Bagdad, la contestation du modèle décrit par Francis Fukuyama est motivée par les mêmes revendications relatives au respect de l’humain et de la planète.

L’Homme et la Planète

Les Etats ne sont plus en mesure d’étouffer ces revendications légitimes. Ni la force, ni la propagande, ni les manipulations ne peuvent désormais occulter les déséquilibres et les injustices dans la gestion des affaires nationales et internationales.

Alors, il devient urgent de repenser ces relations selon deux axes de revendication majeure, à savoir l’Homme et la Planète. Comment répondre à ces deux préoccupations autrement que par la violence? Cela passe nécessairement par la remise en question du modèle économique dominant. En allant vers davantage d’équité, de justice et de solidarité. Par le respect des minorités et l’exaltation de la diversité selon deux principes fondamentaux: le multiculturalisme et le multilatéralisme. Les instances internationales longtemps structurées selon le modèle unique se doivent d’introduire des changements significatifs dans leurs philosophies politiques et économiques ainsi que leurs stratégies et méthodes de travail. Tout en tenant compte des revendications de plus en plus pressantes et légitimes.

Par ailleurs, il est urgent de trouver les mécanismes d’articulation entre ce que Noam Chomsky appelle « l’attitude publique ». A savoir cette volonté collective exprimée par les damnés de la terre d’un côté et les « politiques publiques » monopolisées par l’oligarchie politico-financière, de l’autre.

En effet, l’objectif consiste à faire en sorte que les politiques publiques puissent être en consonance avec l’attitude publique et à son service. La paix dans le monde en dépend et la pérennité des échanges aussi.

Par Hédi Ben Abbès

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