La périlleuse visite du président turc

président turc Tunisie

C’est seulement quand son avion a atterri à Tunis-Carthage que le peuple tunisien était informé de la visite du président turc Recep Tayyip Erdogan.

Alors, on est en droit de se demander pourquoi? Est-ce pour des raisons de sécurité, ou par peur de se voir hué par la foule à l’aéroport ou pour d’autres raisons relevant du secret d’Etat? Quoi qu’il en soit, et quelles que soient les raisons de ce débarquement impromptu et quelque peu cavalier, Kaïs Saïed accueillait le président turc, à sa descente d’avion.

Evidemment, il n’était pas seul. De par la composition de la délégation qui l’accompagnait, on peut être sûr qu’il n’était pas venu pour tendre une main secourable à la Tunisie; dont l’échange scandaleusement inégal avec la Turquie est en partie responsable de l’effondrement de sa balance commerciale.

En effet, M. Erdogan a débarqué avec ses ministres de la Défense et des Affaires étrangères. Ainsi qu’avec le patron des services secrets turcs… Pourquoi est-il venu?

C’est bien simple : pour tenter de convaincre la Tunisie de s’intégrer dans l’Axe Turquie-Qatar-Gouvernement Sarraj. Ou au moins de servir de facilitateur à cette stratégie. Plus clairement, Erdogan est venu convaincre la Tunisie d’être du côté de Sarraj, l’homme-lige des milices armées de Tripoli. Et contre Hafter, l’homme qui mène la bataille pour libérer son pays du terrorisme islamiste.

Mais a-t-il vraiment besoin de convaincre? Dans un pays gouverné depuis neuf ans par Ennahdha. Et qui vient d’élire un président inexpérimenté en matière politique et diplomatique. La Turquie n’a aucune difficulté à obtenir ce qu’elle veut. Bien que le maréchal Haftar et l’armée libyenne soient dans une position offensive; bien qu’ils soient soutenus par la Russie, la France, l’Italie, l’Egypte et bien d’autres pays, la Tunisie a choisi le camp des perdants. Un choix fait contre ses intérêts stratégiques supérieurs; et ce, en connaissance de cause. Car, ceux qui tiennent les rênes du pouvoir depuis neuf ans ont largement prouvé que l’intérêt de la confrérie passe avant l’intérêt du pays.

Irrationalité consternante

Bien avant l’arrivée d’Erdogan qui nous a imposé sa visite, la date et l’ordre du jour, le président Kaïs Saïed nous a déjà alignés avec les perdants. Il a accueilli l’islamiste Khaled Mechri, l’otage des milices armées Faez Sarraj. Ainsi que les représentants d’une seule tribu libyenne qui ne cache pas son hostilité au maréchal Haftar. Et c’est plus que suffisant pour que les observateurs et les Etats proches ou lointains sachent quel parti la Tunisie a pris dans l’interminable conflit libyen.

Pourtant, ce choix est d’une irrationalité consternante. Nous tournons le dos à l’Algérie, au Maroc et à l’Egypte. Nous ignorons le maréchal Haftar et les puissances qui le soutiennent. Mais nous acceptons de nous faire guider dans nos choix par un pays loin de 3000 kilomètres et dont la réputation dans le monde est sulfureuse. Un pays qui, depuis l’imposition du parti islamiste (AKP) comme force dominante, n’a cessé de réduire le nombre de ses amis et de multiplier celui des ennemis de manière assidue.

En outre, ce choix est d’une irrationalité consternante aussi, car Erdogan est en train de perdre sur tous les plans. Passons sur sa responsabilité dans le désastre syrien que tout le monde connait. Avec le nettoyage du dernier carré terroriste à Idlib par l’armée syrienne, le président turc est en train de perdre sa dernière carte en Syrie. Il n’aura plus aucun atout à jouer. Les grandes puissances ne lui donneront pas la part du « gâteau syrien » vers laquelle il lorgnait depuis des années. Et pour laquelle il a transformé la Turquie en un pays de transit vers la Syrie pour des dizaines de milliers de terroristes et de mercenaires.

En fait, qu’a gagné Erdogan de sa participation active à la destruction de la Syrie? Rien, sinon une réputation gravement entachée et quatre millions de  réfugiés syriens en Turquie. Pire encore, excédée par le chantage incessant du président turc, l’Union européenne a décidé de couper les fonds…

Seul contre tous

Donc, sa faillite tonitruante sur le front syrien a de toute évidence déstabilisé Erdogan. De plus en plus isolé sur la scène mondiale, le président turc fait penser à un noyé. Qui cherche désespérément garder la tête en dehors de l’eau, en s’accrochant ne serait-ce qu’à un fétu de paille.

Par ailleurs, en mauvais termes avec les Etats-Unis. Une relation dépourvue de confiance avec la Russie et l’Iran. Des rapports tendus avec l’Union européenne. Inimitié persistante avec la Grèce et Chypre. Rupture avec l’Egypte. Des relations empreintes d’hostilité avec l’Arabie saoudite les Emirats arabes unis. Effondrement de ses grands projets stratégiques au Soudan après la chute du régime islamiste d’Omar al Bachir. Et la liste des déboires erdoganiens est longue.

Par conséquent, les alliés de la Turquie se comptent aujourd’hui sur les doigts d’une seule main. Le Qatar, Fayez Sarraj, ses milices armées et peut être la Tunisie. Surement pas le peuple tunisien. Ennahdha et le président de la République ne semblent pas mesurer l’énormité du danger pour le pays que constitue l’alignement derrière Erdogan.

Pourtant, et malgré ce grand isolement sur le plan international, le président turc ne se résout toujours pas à s’asseoir avec ses conseillers pour analyser les échecs que ne cesse d’accumuler la Turquie. A une pause de réflexion d’évaluation de sa politique, Erdogan choisit la fuite en avant.

Manque cruel d’hommes d’Etat

D’abord, il signe une convention maritime avec Faez Sarraj qu’aucun Etat au monde ne reconnait. Puis, Erdogan envoie, en vain, une délégation à Moscou pour convaincre Poutine de stopper l’avance de l’armée syrienne contre les terroristes à Idlib, et surtout d’arrêter son soutien à Haftar.

Ensuite, il pourfend l’intervention des puissances étrangères en Libye. Mais lui, il y intervient en envoyant armes, munitions et conseillers et peut-être même des soldats. Enfin, il dénonce « les mercenaires soudanais et tchadiens combattant avec Haftar ». Il oublie qu’il a fait de son pays le point de ralliement de dizaines de milliers de terroristes et de mercenaires pour détruire la Syrie.

Si Erdogan est rétif à tirer la moindre leçon de ses déboires successifs, si, après son activisme désastreux en Syrie, il poursuit sur la même voie en Libye, il est libre de faire les choix qu’il veut.

Cependant, le problème, c’est qu’il veut nous entraîner avec lui dans le bourbier libyen. Et le drame est que notre pays manque cruellement d’hommes d’Etat capables de mettre le président turc à sa place et de s’opposer avec vigueur à son aventurisme dévastateur.

Car, économiquement et socialement, nous sommes déjà au bord du gouffre. La chose dont nous avons le moins besoin, c’est ce genre de visites chargées de périls. Jamais depuis son indépendance, la Tunisie n’a reçu une visite aussi périlleuse que celle effectuée par Erdogan, en ce 25 décembre 2019. La visite de tous les dangers.

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