Inflation, taux d’intérêt et croissance : que choisir ?

Méfions-nous des idées reçues, ces fausses bonnes recettes qui font plus de mal que de bien ; elles aggravent les maux qu’elles prétendent guérir. Les augmentations à répétition du taux directeur de la BCT au motif de juguler l’inflation, protéger le pouvoir d’achat et relancer l’épargne sont de celles-là.

Il est vrai qu’au regard de l’inflation qui flirte avec la barre des 8%, le taux d’intérêt réel est négatif ; ce qui n’est pas condamnable en soi, d’autant que les précédentes hausses du loyer de l’argent n’ont pas eu d’effet salvateur sur le niveau des prix qui poursuivent allègrement leur ascension au grand dam des consommateurs. Elles n’ont pas non plus stimulé l’épargne au taux de rémunération inchangé en dépit de la hausse du taux d’intérêt. Il est peu probable que la récente et brutale augmentation du TID de 100 points de base pour le porter à 6.75 % ait un quelconque effet sur les livrets d’épargne en raison du peu d’empressement des banques d’ajuster leurs taux à la hausse. Si elles devaient le faire, elles n’hésiteraient pas à répercuter la hausse du TID sur l’ensemble des crédits jusque et y compris ceux alloués au logement conformément aux injonctions des autorités centrales.

Soyons clairs : l’inflation a d’autres causes bien plus déterminantes et plus graves que l’excès de liquidité si tant est que cela soit vrai, compte tenu de l’effet de thésaurisation ou de trappe monétaire. Les monétaristes seraient bien en peine de prouver le contraire. L’inflation est davantage d’ordre réel, structurel, autant dire une inflation plus par les coûts que par la demande. La chute de l’épargne nationale n’est pas non plus provoquée, comme on voudrait nous le faire croire, par l’érosion monétaire. Le taux d’intérêt réel a beau être négatif il n’impacte que faiblement l’épargne des ménages victimes ici comme ailleurs de l’illusion monétaire. L’épargne nationale a chuté de moitié passant de 20 à 10 % d’un PIB qui peine à se redresser depuis 2011 à cause de l’effondrement de l’épargne publique. Les entreprises publiques concurrentielles, autrefois bras financier de l’Etat, ne génèrent plus de profit. Elles croulent même sous le fardeau des déficits et ne doivent leur survie qu’à grand renfort de subventions. Il ne suffit pas qu’elles ne concourent plus aux recettes de l’Etat, mais elles détournent de sa vocation originelle l’argent du contribuable et réduisent ainsi à néant les efforts et les sacrifices consentis par d’honnêtes gens.

Moralité : rien ne garantit ni n’indique même que le relèvement du TID de la BCT produise les effets escomptés sur l’inflation dans un contexte si particulier, si singulier et si éloigné des schémas théoriques. Si tel était le cas, on aurait déjà vu les prix amorcer un repli. Ce scénario n’est pas pour aujourd’hui. Au lieu de quoi, l’inflation est toujours là, plus forte et plus enkystée dans tous les recoins de l’économie. Pour preuve, les autorités monétaires ont dû à chaque fois augmenter la potion amère sans que cela suffise à calmer la surchauffe des prix. A moins qu’il ne s’agisse là d’une stratégie délibérée pour éviter un choc brutal qui mettra en émoi les acteurs économiques déjà au bord de la dépression nerveuse.

La hausse du taux d’intérêt ferait-elle durcir davantage les conditions d’accès au crédit à la consommation qu’elle serait selon toute vraisemblance vouée à l’échec. Et pour cause. L’élasticité de la demande de crédit à la consommation par rapport au taux d’intérêt est si faible qu’elle rend inadaptée, inefficace une telle politique qui n’est pas du reste sans danger pour l’investissement. Elle a peu d’effet sur les prix pour au moins deux raisons. Ceux dont les revenus se situent dans la zone de la classe moyenne supérieure n’en seraient que très faiblement dissuadés. Les autres, et ils sont légion, qui ont des fins de mois de trois semaines sinon plus ne se résigneront pas à la diète au risque de s’enfoncer dans l’enfer de l’endettement quel qu’en soit le prix. La débrouille et les usuriers ont de beaux restes. Et pour couronner le tout, cap sur les revendications salariales et les troubles sociaux. On voit d’ici les dégâts à venir.

Rien n’arrêtera la frénésie d’achat des premiers et les besoins d’endettement des seconds ne serait-ce que pour refuser les premiers signes de déchéance sociale. Tout un chacun se dit prêt à défendre acquis sociaux et statut social, si peu élevé soit-il, et de surcroît largement entamé. Les hausses, celles d’avril 2017, de 0,5 %, de mai 2017 de 0,25%, de mars 2018 de 0,75%, et tout récemment de mai 2018 de 1% pour porter au final le TID à 6,75 % auront davantage pour effet de renchérir le loyer de l’argent pour les entreprises, de peser sur leurs investissements et d’alourdir le poids de leur dette qui grève déjà leur développement. La hausse du taux d’intérêt n’est rien d’autre qu’un coût supplémentaire pour les entreprises maintenues déjà la tête sous l’eau par la pression fiscale, les charges salariales et empêtrées dans des coûts indirects, invisibles, externes pour ainsi dire, en rapport avec la faible productivité de l’administration, l’inefficience de l’infrastructure et de la logistique.

La hausse du taux d’intérêt réduit la marge de profitabilité des entreprises et donc compromet l’investissement, même si elle est répercutée sur les prix, de quoi relancer l’inflation qu’on cherche à combattre. Elle va à l’encontre de toute politique de relance, aussi bien du côté de la demande que de l’offre, du reste difficile à mettre en oeuvre en raison de l’ampleur du déficit budgétaire, du poids de l’endettement national et de la fiscalité sur les sociétés. On voit mal comment dans ces conditions l’Etat pourrait augmenter ses dépenses d’équipement ni comment faire de la fiscalité un instrument pour relancer les investissements plutôt qu’un moyen de collecte de ressources.

Le pire est qu’il faille s’attendre à de nouvelles augmentations du taux d’intérêt pour obtempérer aux injonctions du FMI qui ne sauraient tolérer le maintien d’un taux d’intérêt réel négatif. Au taux d’inflation actuel, près de 8%, la marge d’augmentation du TID de la BCT serait de l’ordre d’un point supplémentaire. On ne comptera plus alors le nombre des entreprises qui mettront la clé sous le paillasson. Il faut se préparer à la casse sociale du siècle. On ne sera pas loin de la barre des 800.000 chômeurs. Gros nuages et gros temps en perspective. Dommage qu’on soit à ce point pris sous les fourches caudines du FMI qui ne peut se défaire de son orthodoxie monétaire aux effets désastreux là où elle a été imposée. Augmenter dans un proche avenir pour l’ajuster au niveau de l’inflation le taux à 8% quand il est de moins de 2% aux Etats-Unis, en Europe, au Japon et même très en deçà en Chine, relève de l’absurdité politique. Et on voudrait nous faire croire qu’il est de notre intérêt de monter à un tel niveau du loyer de l’argent pour terrasser l’hydre de l’inflation comme si nos entreprises pouvaient digérer cette hausse sans la répercuter sur leurs prix au risque d’écorcher sérieusement leur capacité concurrentielle.

La BCT serait mieux inspirée de reconsidérer son rôle et d’adapter ses outils et ses instruments d’intervention. L’émergence économique a un prix d’autant plus élevé qu’il s’agit d’une économie en transition difficile, abîmée par sept années de gouvernance pour le moins approximative. Veiller sur la stabilité des prix ne doit pas être sa préoccupation majeure quand il lui faut participer activement au redressement de l’économie plutôt que de l’enfoncer pour toujours dans la récession et le déclin.

Ce n’est sûrement pas en rendant chaque fois plus cher le coût de l’argent qu’on va moraliser les prix et combattre l’inflation. On n’en connaît pas de bien pire thérapie pour briser toute velléité de reprise de l’investissement et de la croissance. Il faut s’assurer des causes de la maladie avant d’administrer le remède. La moindre erreur d’appréciation pourrait être fatale. Nos entreprises saisies par le doute, la crainte du lendemain, l’incertitude des marchés et plus encore par celle de la politique ne se relèveraient pas , ou très difficilement, d’un nouveau choc monétaire. Elles sont déjà dans l’expectative, vivent une situation d’attente interminable, minée par les querelles de chapelle, par des guerres fratricides, par un déballage public aux odeurs nauséabondes, par des échanges d’accusations d’une grande gravité, bref par un climat de fin de règne. Inutile de rappeler que le moral des chefs d’entreprise est au plus bas avec un capital confiance pas loin de zéro, privés qu’ils sont de repères, de ligne politique et d’horizon clairs. Difficile dans ces conditions d’engager le pays sur des chemins de la croissance. Qui le ferait et par quels moyens ?

Le pays ne gagnerait rien d’une telle politique monétariste, même si dans l’immédiat, ce faisant, le FMI consentira à verser la quatrième tranche ( cf. art. Khemais Krimi : Augmentation du taux d’intérêt…) d’un prêt qui n’en finit pas de faire des vagues, ouvrant ainsi la voie à de nouveaux crédits dont on voit mal comment et qui va les rembourser. Ce ne sera au mieux qu’un simple appel d’air éphémère qui ne règle pas le fond du problème.

Seule certitude : la poursuite de la hausse du loyer de l’argent finira par avoir raison de la volonté, de la détermination des chefs d’entreprise et de leur capacité d’entreprendre. Il y a pourtant d’autres choix à faire entre produire de la croissance dont on a tant besoin ou accumuler les raisons de la colère dont on ne voudrait pas. Si on n’y arrivait pas, ce serait bien dommage.

(Cet article a été publié sur les colonnes de l’Economiste Maghrébin le 30 juin 2018)

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