« Subutex » ou le chant des marginaux

Subutex - l'économiste maghrébin
scène du documentaire Subutex. On y voit Rzouga et Fanta à la plage

Le film documentaire Lakcha m Dinya (Tranche de vie) ou Subutex  du réalisateur Nasreddine Shili est une  véritable descente aux enfers. Le guide n’est autre que la caméra d’un réalisateur qui a pris fait et cause pour les marginaux. Bienvenue dans les bas-fonds de Tunis.

Produit en 2018, ce documentaire admis à concourir dans la compétition officielle des JCC 2018, section Documentaires longs-métrages, vient briser toutes nos convictions sur une Tunisie où l’on feint de croire que « tout va bien dans le meilleur des mondes ». Il vient ébranler nos certitudes et notre sérénité de façade. Subutex nous rappelle l’existence d’une autre Tunisie, autre que la nôtre. Bien évidemment, ce n’est pas la Tunisie des cartes postales et des discours officiels. Cette Tunisie dont il parle est celle des marginalisés, de la drogue, de la criminalité et de l’homosexualité. Subutex peint une Tunisie que l’on feint d’oublier.

Armé de sa caméra, pendant cinq ans, Nasreddine Shili filme le quotidien de deux jeunes paumés dans un vieux bain-maure abandonné à Bab Jdid. Rzouga et Fanta entretiennent une relation charnelle mouvementée. Cette relation est marquée par la violence, la consommation du Subutex, l’alcoolisme et la délinquance. En effet, la relation entre Rzouga et Fanta est floue, à l’image de leur univers obscur. Afin de bien les filmer, durant le tournage, le réalisateur a pris soin de prendre ses distances par rapport à eux. En adoptant ce choix, Nasreddine Shili évite de tomber dans un discours moralisateur qui aurait pu desservir le charme du documentaire.

Fanta, qui ne parvient pas à vaincre son addiction au Subutex, n’a qu’une seule envie. Il rêve d’épouser Rzouga. Ce n’est pas l’avis de Rzouga, ancien toxicomane expulsé d’un pays européen. Ce dernier a réussi à vaincre son addiction et ne manque pas d’afficher sa nonchalance face aux sentiments de Fanta. Très souvent, il l’abandonne dans sa solitude. Que dire de cette relation qui défie « les normes », s’il en existe ? Entre les seringues pour s’injecter de la drogue, les ruelles puant le crime et la violence ces personnages évoluent.

Subutex : quand l’esthétique de la laideur prend tout son sens

D’ailleurs, Subutex puise son originalité dans l’esthétique de la laideur : l’obscurité, la relation singulière entre les deux personnages, l’ambiance populaire du quartier et la violence qui règne en maître. Par ailleurs, le personnage de Fanta interpelle à plusieurs titres. Ses propos, les traits de son visage si expressifs avec son regard évasif le rendent attachant. Orphelin, il est en quête perpétuelle d’affection dont sa mère l’a privé. « Mon père », c’est ainsi qu’il appelle son amant. Ainsi, les limites entre la passion charnelle et l’affection parentale se brouillent entre les deux personnages. Après avoir compris qu’il est atteint d’hépatite, Rzouga décide d’aider son amant et de l’assister, ce qui crée un tournant décisif dans le film.

En effet, Subutex pointe du doigt une société tunisienne qui néglige une catégorie particulière de la société. C’est un réquisitoire contre tout un système qui laisse la marginalité se propager. La société de consommation qui prône la domination et le conformisme se soucie peu de ces « antihéros ».  Faut-il encore rappeler que ces personnages vivent à  quelques centaines de mètres de la grande avenue ? Fanta et Rzouga sont victimes de la société qui a choisi de les rejeter et de l’autorité. Mais faut-il encore rappeler que la marginalité est un produit sociétal fabriqué par la société elle-même ?

Il n’est certes pas facile de sortir indemne après avoir vu ce film documentaire. Le spectateur en sort affligé. Le malaise qu’il provoque risque de laisser des traces indélébiles. Et toi cher lecteur, si tu croises le chemin de ces personnages, ne détourne pas le regard, car tu es tout aussi responsable, comme le reste de la société, de leur misère.

 

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