D’une République à l’autre…

République -L'Economiste Maghrébin

Elle n’a pas fière allure la République proclamée le 25 juillet 1957 dans l’euphorie de l’indépendance arrachée une année auparavant . Qui oserait prétendre le contraire sans s’attirer les foudres des laissés-pour-compte dont seuls échappent les plus fortunés et les nouveaux riches ? Non que la République fût en tout point et à tout égard exemplaire. Elle dut même subir très tôt tout autant que les institutions qui en sont l’incarnation, atteintes, dérogations, voire des violations qui l’ont abîmée, affaiblie et souvent déviée  de sa trajectoire, de sa vocation originelle et somme toute universelle. Elle put malgré tout résister aux tentations autoritaires, aux dérives condamnables, aux transgressions récurrentes qui ont fini par la faire vaciller plus d’une fois sans jamais réussir à lui faire  courber l’échine et moins encore à la briser. Le sentiment républicain est si puissant, si ancré dans notre mémoire collective qu’il a fini par dresser une sorte de ligne rouge contre laquelle se sont brisés tous les excès, toutes les dérives qui bafouent et mettent à mal les valeurs républicaines.

La République a connu ses heures de gloire, son âge d’or aux premières heures de l’indépendance dans la foulée de la liberté chèrement acquise, à la naissance pour ainsi dire de l’Etat qui portait les insignes de la lumière. Un Etat qui se voulait libre, souverain, indépendant, qui arborait les valeurs de justice, de modernité, de progrès et pleinement engagé dans l’action de développement. Un Etat qui fut en permanence servi par des gouvernements dévoués à la chose publique, à la cause nationale. Des gouvernements, malgré  quelques ratés, du peuple pour le peuple.

Au fil des ans, on vit apparaître d’énormes failles politiques qui ont assombri le paysage républicain. Les luttes incessantes pour le pouvoir, l’hégémonie de la classe dirigeante ont pris progressivement le dessus sur l’impératif démocratique sans toutefois, il convient de le souligner, remettre en cause l’attachement à la chose publique et moins encore l’effort de développement. La démocratie a été voilée, mise sous le boisseau, au nom de l’efficacité, de la lutte contre le terrorisme et il faut bien l’avouer au nom d’une conception pour le moins singulière du pouvoir. Les valeurs républicaines de liberté, d’ouverture, de tolérance, de rectitude morale ont été largement entachées à la grande inquiétude d’activistes politiques voire de la majorité silencieuse troublée mais pas au point de manifester publiquement sa réprobation. Et pour cause, cette dérive autoritaire était estompée par la vigueur de l’ascenseur social qui donnait sur plus de 50 ans (1960-2008) des signes de vitalité à faire pâlir d’envie les pays de la région. Le droit à l’éducation, à la santé, au logement et au travail était au cœur du projet et de l’action de l’Etat. L’essentiel du budget était consacré aux dépenses sociales aux dépens de la défense nationale et de la sécurité quoi qu’on ait pu dire.

Les investissements d’avenir faisaient sens et faisaient passer au second plan une demande accrue de liberté individuelle et publique qui remontait à la surface à mesure que le pays avançait dans la hiérarchie de développement.

L’école publique, les centres de formation, l’université, l’effort d’industrialisation, les feux nourris de la croissance avaient sorti des vagues successives de Tunisiens de la pauvreté et de la misère. On avait suffisamment investi dans l’économie et pas assez, autant dire très peu de chose, dans la démocratie avec le risque de voir se déliter les mécanismes de répartition, d’ajouter aux inégalités de destin, les inégalités de revenus. Et fin des fins, voir se répandre  et s’enkyster de larges foyers de la corruption. La République se lézardait et s’abîmait à mesure que s’amplifiait la fracture sociale et régionale et que s’effritaient les valeurs morales et le socle de la cohésion sociale.

Sans une véritable démocratie, tout système politique perd son immunité sous le choc d’une crise économique d’une grande amplitude et de surcroît quasi structurelle. Sa légitimité, si tant est qu’on peut s’exprimer ainsi, se mesure à sa capacité de maintenir en activité l’ascenseur social. En l’absence de grains à moudre, ses chances de survie politique sont limitées. Du pain et des jeux quand l’économie est portée par des vents favorables pour masquer le déficit démocratique. Sauf que l’exercice a ses propres limites.

Décembre – janvier 2011, changement de décor et nouveaux acteurs. Les enfants de la défunte première République sont montés au créneau, en première ligne, pour exprimer leur ras-le bol et leur soif de liberté, de démocratie, de justice, d’emploi et de dignité. L’intermède fut de courte durée avant que leur mouvement soit confisqué par des partis en embuscade depuis fort longtemps, rompus à la clandestinité, aux visées politiques aux antipodes des aspirations d’une jeunesse projetée dans la mondialisation. Les apprentis sorciers de la politique, les révolutionnaires de la 25ème heure et les professionnels de l’industrie de la mort en ont profité pour investir et infester les lieux.

Bref retour sur les événements majeurs. Election d’une Assemblée constituante qui aura mis trois ans, au mépris de ses propres engagements, pour accoucher, après moult péripéties, d’une Constitution faite par et pour les partis au seul fin de régner sans partage et sans contrôle.

La première République endommagée par un système présidentiel hors de tout contrôle effectif a vécu à l’annonce de la nouvelle Constitution. La deuxième République, expurgée des avatars du présidentialisme qui confine à la monarchie débridée, est née dans les habits usés d’un régime parlementaire aux contours assez flous et aux lignes de partage incertaines entre le chef du gouvernement – sans mandat électif – et le Président de la République élu au suffrage universel. La Constitution porte en elle les germes de la discorde et d’un conflit potentiel entre les deux
têtes au sommet de l’Etat. Chronique d’un choc de légitimité annoncée … Alors même que l’ARP s’est arrogée les pleins pouvoirs au point d’interférer et de chahuter l’action gouvernementale.

Les élections législatives et présidentielles de 2014, les premières libres et démocratiques, méritaient meilleure issue d’autant qu’elles étaient l’honneur de la deuxième République. On ne sait par quel retournement de l’Histoire, la politique a de nouveau pris le
dessus ; elle a ses raisons que la raison ignore. Le principe d’Attawafek édité et institué par Béji Caïd Essebsi et Rached Ghannouchi a eu raison des urnes. Nida Tounes, pourtant largement vainqueur, a fait don de sa victoire au grand désarroi de ses troupes et de son état-major. Il s’est mis quasiment sur un pied d’égalité que son rival politique Ennahdha, mieux préparé et mieux aguerri pour ce genre d’aventure politique, en confiant la présidence du gouvernement à un homme certes de qualité mais n’ayant pour ainsi dire pas d’attaches dans le microcosme et le sérail politiques. Habib Essid, homme d’Etat s’il en est, a tous les attributs de la fonction sauf que cette architecture politique le prive de  moyens d’agir. Plutôt que de s’investir et d’investir dans l’économie, ce qu’il savait et ce qu’il voulait faire, il a été victime d’un jeu de politique politicienne pervers. Le résultat fut que la classe politique a dépensé beaucoup de temps, d’énergie et de moyens souvent sans en connaître l’origine, au mépris de l’économie laissée en jachère à l’inverse de ce qu’avait connu le pays avant la rupture politique de janvier 2011. Le balancier est allé d’un extrême à l’autre. L’ennui est que l’on continue à s’autodétruire au moyen d’affrontements politiques dont les lignes de fracture traversent et divisent de l’intérieur les partis eux-mêmes.

L’économie nationale est dès lors mal en point et peine à se redresser et à repartir. Les principaux agrégats macroéconomiques n’en finissent pas de s’enfoncer dans le rouge vif. La dette extérieure bat chaque jour ses tristes records avec pour seule perspective le rééchelonnement et la capitulation devant les bailleurs de fonds. Les déficits jumeaux, à l’image du dinar, poursuivent leur descente aux enfers. Les caisses sociales sont à l’agonie, l’inflation brûle les doigts et vide les poches. L’investissement recule hypothéquant le présent et l’avenir. La productivité et la compétitivité des entreprises battent de l’aile. L’emploi est au régime sec, à la diète. La croissance est en berne. Non que le gouvernement actuel, comme ceux qui l’ont précédé, soit incapable de relancer l’économie mais il lui a manqué, aujourd’hui comme hier, l’essentiel, c’est à dire le soutien politique des partis qui le composent et donc l’autorité nécessaire pour rétablir la confiance et faire repartir l’économie.

Ce bilan pour le moins inquiétant n’a pas que des conséquences économiques financières et sociales. Il met aussi et surtout en cause les fondements mêmes de cette deuxième République auréolée pourtant d’un véritable élan démocratique. Son étoile a vite pâli et son avenir est incertain. Le Conseil constitutionnel, garant des valeurs et de l’ordre républicain, est encore en rade, quatre ans après la promulgation de la Constitution. Le comble de la faillite pour les nouveaux croisés de la démocratie qui font aujourd’hui florès ! Et déjà l’inquiétude aux premiers signes de tension entre le Président de la République et le chef du gouvernement, pourtant issus du même parti. Les cohabitations portent toujours un risque lié au choc des ambitions jamais définitivement écarté. Avec pour principal effet, la paralysie de l’appareil de l’Etat. La révision de la Constitution est dans tous les esprits en attendant que la question soit  définitivement tranchée. On voit même poindre à l’horizon le spectre d’une troisième République. Serait-elle meilleure, si elle venait à voir le jour, que celles qui l’ont précédée. On est tenté de le croire. Mais d’ici là tout peut arriver. C’est pourquoi, il faut à tout prix éviter le naufrage.

 

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