Négociations sociales

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La démonstration est faite : le pays a moins besoin de partis politiques aux desseins inexpliqués et aux motivations suspectes que de partenaires sociaux qui confirment une fois de plus ce que l’on sait de ces inébranlables gardiens du temple républicain.

A quelques heures des scènes dramatiques d’incivilité, d’indignité, de cauchemar et d’horreur d’élus politiques qui nous ont usurpé nos voix, l’espoir a pour nom le couple UGTT-UTICA. Pourtant, il est beaucoup plus difficile de concilier impératif social et contrainte financière que de se mettre d’accord pour des raisons de calculs partisans sur une plateforme politique commune. Sauf que dans notre échelle d’estime nationale, on chercherait en vain la moindre trace de l’ARP. On ne l’imaginait pas à un niveau aussi bas : elle incarne le degré zéro de la politique, le rejet en plus.

Que valent dans ces conditions les appels répétés à la réhabilitation de la valeur travail, à la reprise de la production, au redressement de l’économie, à la cohésion sociale et à la solidarité nationale ?

Rien ne nous a été épargné de sordide, de dégradant et d’infamant : des députés qui s’invectivent, qui s’étripent au grand jour et qui en arrivent aux mains. Plus grave encore, l’irruption de ressentiment, de haine, de rancune, de division qu’on croyait loin derrière nous. Ce n’est pas ainsi, ce n’est pas avec un tel état d’esprit, avec une telle montagne d’hypocrisie sans l’affirmation d’un véritable sentiment national que se construira le pays.

C’est à désespérer de ces formations politiques. Les plus virulents, ceux et celles dont les propos et les gestes font barrage aux investissements et aux possibilités de reprise économique, sont issus de la coalition gouvernementale. Pitoyables valeurs et drôle de soutien. Le roi est nu. On oublie de le dire ou on fait semblant de ne pas le savoir. Le fait est que les « élus » du peuple ont causé, par leur attitude, ces sept dernières années, plus de dégâts économiques et financiers et plus de menaces sur notre modèle social que les débrayages, les arrêts de production prolongés, les grèves, les sit-in, la vague de contestation qui n’en finit plus, la révolte des jeunes et moins jeunes sans emploi et les dommages collatéraux des attentats terroristes. Ils sont éloignés, si décalés de la réalité, si focalisés sur leurs privilèges et intérêts partisans qu’ils ne voyaient rien venir, ni rien proposer à temps qui puisse sortir le pays de l’ornière. Dans ce monde virtuel aux contours mal définis, on ne voit guère briller le soleil.

Fort heureusement, l’UGTT et l’UTICA ont cette vertu de nous ramener, de nous projeter dans l’univers de la réalité économique et sociale dont on disait à satiété, au regard de la persistance de la crise, qu’elle était peu propice à une vision commune d’une économie de partage. Les deux centrales, qui furent de tout temps les principales roues du char de l’Etat, n’ont pas dérogé à ce principe fondateur de notre modèle social. Elles viennent d’administrer de nouveau la preuve de leur volonté et de leur détermination à défendre notre politique contractuelle qui nous a valu les 40 glorieuses. Au plan économique s’entend. Elles viennent de confirmer leur attachement au contrat, au pacte social en s’engageant dans les délais dans un nouveau round de négociations salariales. On comprend l’impatience de l’UGTT à ce que les négociations démarrent début avril conformément à une feuille de route aux origines lointaines qui remontent aux années 70. On salue l’attitude de l’UTICA de ne point se dérober de ses responsabilités historiques quand bien même l’immense majorité des secteurs et des entreprises broie du noir.

Mieux vaut négocier, s’accorder sur ce qui est possible, fût-ce au prix de réelles contorsions financières – sans perdre de vue ce qui serait souhaitable – que de se murer dans le refus ou le déni au nom d’un impératif financier érigé en dogme. Il est préférable, même par gros temps, de déplacer les lignes de partage de la valeur ajoutée, réduite désormais à peu de chose, que d’avoir à subir des vagues de contestation qui emporteraient tout sur leur passage. Le coût de l’affrontement – quand on peut l’éviter – est bien plus élevé que le prix d’une paix sociale, fût-elle conclue dans la douleur.

Il n’y a pas que des menaces et des risques majeurs à céder sur les salaires et à rogner sur les marges quand cela ne met pas en danger de mort l’entreprise.

En règle générale et plus fondamentalement en temps de crise, l’équité, le sens des responsabilités voudraient que soient mis sur la table des négociations, ce à quoi les salariés sont redevables à l’entreprise et au pacte de croissance. Les salaires ne peuvent être exclusivement indexés sur la hausse des prix qui trouve ailleurs ses origines sans que l’entreprise en soit elle-même épargnée. Il suffit d’observer la structure de l’indice des prix à la consommation pour s’en convaincre. L’entreprise, qui ne peut répercuter la hausse des salaires sur ses prix à cause de leur impact sur la demande largement « sollicitée » par la concurrence déloyale et la profusion de l’économie informelle, est la première victime de la dégradation du pouvoir d’achat. Sa marge se rétrécit et ses coûts explosent.

La solution est à rechercher ailleurs dans les dysfonctionnements des circuits de distribution, dans l’explosion des loyers, des frais de santé, du transport, de l’éducation ainsi que dans la dépréciation du dinar. Moralité, l’organisation ouvrière doit se convaincre – ce qu’elle n’ignore pas – que toute augmentation de salaire, à défaut d’être accompagnée par des gains de productivité, aujourd’hui en berne, d’une plus grande implication des salariés en matière de qualité, d’innovation, de réduction des coûts est tout simplement destructrice de valeur, suicidaire pour ainsi dire. Elle ajouterait l’inflation à l’inflation. Avec pour seule perspective, le dépôt de bilan et l’explosion du chômage. Les salariés, notamment ceux des secteurs exposés et menacés, ne sauraient ni ne voudraient se comporter en véritables fossoyeurs de leur propre pouvoir d’achat, de leurs emplois et de l’outil de production nationale.

Noureddine Taboubi et Samir Majoul abordent tous les deux leur premier round de négociations sociales à la tête de leurs organisations respectives. Ils ne font pas mystère de leurs attentes. Ils semblent s’accorder sur l’essentiel même si bien évidemment leurs estimations paraissent assez éloignées, ce qui n’est pas anormal dans ce genre de négociations. L’essentiel est qu’on ne peut partager que ce que l’on produit efficacement et à moindres coûts. Salaires et productivité sont deux faces d’une même médaille. Si on parvient à redresser la courbe de productivité, aujourd’hui en déclin, il y aura plus de salaires et plus d’emplois. On préservera notre contrat social qui aura tenu toutes ses promesses : pérenniser notre modèle social, renforcer la paix et la cohésion sociales. Et installer pour toujours le pays sur une orbite de progrès économique et technologique.

Plus de salaires et de productivité, c’est la garantie d’une montée en gamme, avec à la clé un processus d’innovations et d’adaptations technologiques ininterrompu. A défaut d’une telle perspective, il faut s’attendre au pire, se préparer aux scénarios d’affrontements annonciateurs de déclin. Avec pour seule certitude les effets ravageurs d’un cercle vicieux de la pauvreté qui n’est jamais bien loin. Ni Noureddine Taboubi ni Samir Majoul n’accepteraient une telle issue. Dans le ciel assombri du pays, le scénario de la cohabitation annoncerait les premiers rayons de soleil .

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