Naître surendettés et vivre surtaxés !  

Endettement générationnel L'Economiste Maghrébin

En Tunisie, les nouveaux-nés arrivent au monde surendettés avec chacun une dette moyenne estimée à 10 000 dinars (DT), une dette contractée par l’Etat au nom de ses contribuables. Loin d’être un cadeau de bienvenue, c’est plutôt un fardeau malvenu! Le fardeau de la dette pénalise insidieusement et injustement la jeunesse et les enfants de la Tunisie. La double peine de l’endettement…

Le fardeau de la dette et ses méfaits pénalisent doublement les nouvelles générations.
 
La première peine consiste à subir et à assumer une telle dette héritée des aïeux et de l’Etat qui engage ses citoyens par ses dépenses et dettes liées. C’est au nom de la loyauté et du patriotisme que les jeunes générations acceptent ce passif de plus en plus lourd à porter.
 
Les décideurs politiques de la Tunisie post-2011 ont tendance à se doper par la dette pour financer leurs politiques publiques et honorer leurs promesses électorales et partisanes.
 
Ils répondent ainsi à des attentes émanant de leurs électeurs. Ils financent et subventionnent en fonction de ces attentes pour régler des enjeux intragénérationnels, sacrifiant au passage des enjeux intergénérationnels.
 
Ghannouchi et son parti, comme les Essebsi et leur parti (ramifié depuis 2014) s’intéressent uniquement aux votes des vivants et ils tournent le dos aux autres: les non-votants, les naissances à venir, les jeunes, les mineurs et les générations futures.
 
En d’autres mots, les dettes contractées par les gouvernements post-2011 profitent à la génération présente, celle qui vote et qui revendique. Ces mêmes dettes sont souvent échelonnées dans la durée et remboursées principalement par les générations à venir.
 
Le principe de l’utilisateur-payeur est simplement bafoué, puisque les payeurs (de la dette) ne sont pas toujours les utilisateurs et bénéficiaires directs de ces dettes.
 
Pour régler sa dette grandissante, l’Etat tunisien n’a pas le choix que de majorer ses taxes et ses impôts, faisant payer toujours plus les nouvelles générations que les générations les ayant précédées.
 
En somme, cette première peine liée au fardeau de la dette a trait aux prélèvements fiscaux subis par les jeunes générations pour payer des dettes ayant profité à leurs parents et aînés. Cette peine est non seulement injuste, mais aussi abjecte dans ses valeurs et repères de gouvernance.
La deuxième peine tient au fait que la Tunisie surendettée se trouve de plus en plus sans marge de manœuvre budgétaire et finit par compresser les budgets publics consentis aux services publics (éducation, santé, culture, R&D, infrastructures, etc.) destinés aux jeunes générations.
L’Etat tunisien est déjà en passe de prôner le partenariat public privé (PPP) pour privatiser de nombreux services essentiels et les facturer en espèces sonnantes et trébuchantes aux bénéficiaires, jeunes et moins jeunes.
 
Suite aux compressions budgétaires, les écoles publiques finiront par avoir moins de moyens et d’équipements (espaces bâtis, eau courante, électricité, fournitures, ordinateurs, etc.), les hôpitaux moins de médicaments et moins de médecins compétents; les universités moins de bourses d’études, moins de subventions de recherche, etc.
 
En bout de ligne, en Tunisie, les nouvelles générations auront à coup sûr moins de services éducatifs et moins de soutiens publics que leurs parents; issus de la génération de l’indépendance, baby-boomer et équivalent.
 
Ils auront aussi moins de chances pour se former, se qualifier et exercer des métiers gratifiants et de qualité.
 
Ici aussi, la dette pénalise de façon inéquitable les jeunes générations en réduisant les chances et les moyens requis pour leur formation et bien-être.
 
Etat surendetté, Etat injuste!
 
Pour financer leurs politiques, les gouvernements post-2011 se gavent de la dette, se dopent de ses dollars et font crouler le pays sous le fardeau de la dette.
Les plus récents rapports du FMI sont unanimes pour dire que la Tunisie post-2011 s’endette de façon insoutenable, risquée et inéquitable. Rapportée au PIB, la dette publique grimpe de façon inquiétante, passant de l’indice 100 en 2011 à l’indice 185 en 2017 (calcul en dinar courant).
Estimée à quelque 110 milliards de DT, la dette brute totale (publique et parapublique, intérieure et extérieure) croît de 10% par an (intérêts, principal et trend liés).
 
Comme souligné précédemment, un nouveau-né tunisien arrive au monde surendetté (par son gouvernement) de 10 000 DT, (soit l’équivalent de trois ans de travail payés au salaire minimum). C’est toute une «traite de bienvenue» pour les bébés nés en Tunisie, berceau de nombreuses civilisations et jadis connue comme étant le grenier de Rome!
 
Et cela ne s’arrête pas là, ce même bébé subit chaque jour de sa vie des frais d’intérêts liés à la dette de l’ordre de 1,66 DT par jour, soit une hausse de la dette 50 DT par mois et presque 600 DT par an.
 
Si rien ne change et que le gouvernement ne soigne pas son addiction à la dette, la nouvelle génération ne peut que naître surendettée, grandir surtaxée et vieillir précarisée.
 
Si la Tunisie gardait la même trajectoire d’endettement (report des réformes économiques, rééchelonnement de la dette, intérêts, asthénie de la croissance, etc.), à sept ans le même bébé (né aujourd’hui en 2017) aura à sa charge une dette publique moyenne de 20 000 DT, à 14 ans une dette de 40 000 DT. Soit un fardeau de dette qui double tous les sept ans (estimation utilisant un taux de 6 % pour les intérêts et 4% pour la croissance de l’endettement).
 
La dévaluation et l’inflation accéléreront de manière exponentielle le fardeau de la dette, notamment pour les plus démunis et ceux vivant dans les contrées déshéritées.
 
Cet endettement excessif est déjà alarmant. Et in fine, les enfants nés surendettés auront beaucoup moins de chances que leurs parents en matière d’accès et de réussite dans les études secondaires et supérieures, etc.
 
L’équivalence de Ricardo: surendettement équivaut à surtaxation
 
Le phénomène explicité dans cette chronique a été démontré par la théorie économique, et ce, depuis 1820, notamment par l’économiste Ricardo. Les travaux de Ricardo démontrent la double peine de l’endettement et font savoir que le cercle vicieux de l’endettement générera des augmentations inéluctables en impôts et en compressions budgétaires, favorisant les plus vieux au détriment des plus jeunes.
 
Ricardo fait remarquer que les principales victimes du fardeau de la dette ne sont pas toujours considérées et respectées dans les décisions politiques menant à l’endettement. Pourtant, ces jeunes générations finiront par payer pour leurs aïeux irresponsables, égoïstes et peu solidaires avec leurs descendants.
 
L’équivalence de Ricardo stipule aussi que les lois du marché finiront par sanctionner les économies surendettées. Et pour cause, les acteurs économiques (investisseurs, entrepreneurs, partenaires, etc.) font de l’anticipation rationnelle et éviteront d’investir dans les pays et les économies surendettés, qui sacrifient leur capital humain et qui se désolidarisent avec leurs enfants et générations futures.
L’économiste récipiendaire du prix Nobel (1976), Milton Friedman, a aussi traité du sujet dans sa théorie du revenu permanent; théorie qui stipule que les parents ne doivent pas hypothéquer l’avenir de leurs enfants en s’endettant et en les pénalisant. Un tel comportement ruinera la solidarité intergénérationnelle et brisera les équilibres macro-économiques de long terme.
 
La Tunisie post-2011 doit se sevrer de son addiction à la dette. Les partis politiques se doivent d’inscrire la lutte à l’endettement dans les priorités de leur agenda politique. Le gouvernement est invité à retrouver sa raison d’être et mettre fin au cercle infernal de l’endettement en Tunisie.
 
Le FMI, la seule institution encore écoutée par les conseillers économiques et ministres de Chahed, doit jouer pleinement son rôle et défendre les intérêts des jeunes générations, au regard du fardeau de la dette et de ses méfaits sur le développement socioéconomique.
 
La société civile doit aussi prendre conscience des dangers liés au fléau de l’endettement, et faire pression pour empêcher les décideurs gouvernementaux de continuer à hypothéquer l’avenir des générations montantes en Tunisie.
 

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