Je suis Nice, je suis Istanbul, je suis Tunisie…

Je suis Nice
Photo crédits : rcinet.ca

« Je suis Gaza, je suis Bagdad, je suis Charlie, je suis Bardo, je suis Beirut, je suis Paris, je suis Orlando, Je suis Cameroun, Je suis Bruxelles, je suis Abidjan, je suis Istambul, je suis Nigeria, je suis Nice… mais je suis surtout épuisé et dégoûté » : Un statut qui a largement circulé sur les réseaux sociaux en Tunisie, depuis l’attaque barbare ayant survenu sur la promenade des Anglais à Nice et jusqu’à ce que le coup d’Etat déjoué en Turquie vienne accaparer l’attention des Tunisiens.

Nous exprimons notre solidarité en notre  âme et conscience avec le monde entier, nous nous montrons d’une grande sensibilité, nous condamnons la terreur et la barbarie, nous suivons toutes les actualités, nous nous indignons devant tous les dépassements contre l’humanité et ses droits et nous nous transformons en 10 millions d’analystes politiques mondiaux en une seule nuit. Tout ceci est signe d’éveil et de maturité, mais il semblerait que nous oublions un peu de regarder et focaliser sur notre « chez nous » et sur le « je suis Tunisie » avant de plaindre ou accuser autrui.

Nice et Istanbul, nous sommes directement et indirectement concernés. Les Tunisiens devraient en tirer plus d’une leçon et s’apercevoir qu’ il s’agit d’une réalité amère et alarmante. D’une part, le terroriste ayant écrasé par son camion à Nice une centaine de citoyens innocents n’est autre que Tunisien. D’autre part, la Turquie n’est autre que le pays de référence ayant été évoqué par une bonne partie de nos politiciens et de citoyens de chez nous comme modèle pour notre démocratie. Si l’on se rappelle aussi de nos milliers de Tunisiens expatriés au service de Daesh à travers la Turquie, ces deux derniers événements survenus successivement sont à prendre en compte sérieusement.

Comment la Tunisie a-t-elle pu produire autant de terroristes ?

D’abord, nous avons été sidérés par l’atrocité de l’acte terroriste. Nous n’arrivons pas à croire et admettre que le monstre est Tunisien. Né en Tunisie, ayant étudié et grandi en Tunisie, ayant eu une éducation tunisienne et ayant  été imprégné par la culture et les valeurs tunisiennes, comment un des nôtres a-t-il pu perdre son côté humain à un tel extrême et se transformer en monstre ?

Plus qu’une interrogation, c’est une sonnette d’alarme, une bonne claque adressée à notre système éducatif et culturel, non seulement des cinq dernières années mais celui qui nous a été inculqué depuis plus d’une vingtaine d’années. En réalité, ce qui s’est passé chez nous est aussi simple et rapide que mal vu et mesuré :  la Tunisie s’est ouverte sur le système mondial, a décloisonné ses frontières réelles et virtuelles, s’est exposée aux autres cultures, a mis subitement son peuple et sa jeunesse devant d’autres réalités et d’autres cultures et idées. En contrepartie, et mise à part la généralisation de l’enseignement des outils technologiques et informatiques, rien n’a été prévu pour préparer et adapter en douceur les esprits des jeunes Tunisiens aux chocs identitaire et culturel infligés par la mondialisation. Il a donc été démontré concrètement  ces dernières années, en l’occurrence avec l’apogée de la démocratie et de la liberté de penser, qu’une telle défaillance  du système éducatif et culturel tunisien a dirigé les jeunes et les moins jeunes à se retrouver, s’identifier et se caser dans les pensées et tendances extrêmes.

Les uns se refoulent à droite, dans un endoctrinement religieux des plus dangereux,  poussés par une angoisse inconsciente de perte d’identité. Les autres s’identifient et s’épanouissent dans l’autre extrême, dans une « opposition » quasi-automatique, un déni de la réalité chez soi, leur réalité s’étant avérée bien lointaine de celle des autres sociétés éblouissantes, sur lesquelles nous nous sommes ouverts sans prérequis éducatifs.

Vers quelle analogie avec la Turquie ?

Passons ensuite au deuxième événement. Non loin de la notion de l’extrémisme des deux bords, la Turquie et ce qu’il  s’y passe nous est aussi très significatif. Ce n’est autre que le pays par lequel des milliers de djihadistes tunisiens ont transité vers la Syrie. Ce n’est autre que le pays dont les produits textiles envahissent « concensuellement » nos marchés et ce n’est autre que le pays qui attire une très grande partie de touristes tunisiens, admiratifs devant le charme et la grandeur de la nature mais aussi des Ottomans et surtout devant la beauté des acteurs de feuilletons.

Voilà qu’en une seule nuit, les Tunisiens se sont tous transformés en téléspectateurs analystes politiques, ayant suivi, rapporté et expliqué le plus court des chefs d’œuvre d’art dramatique turcs, retransmis et clôturé en quelques heures. C’est peut-être celui-là, le travail télévisé qui devrait le plus être retenu et mémorisé, vu les analogies et les ressemblances et les signaux avant-gardistes qu’il nous a donnés.

Dans une démocratie dirigée depuis des années par le même parti et le même président de tendance islamique, un coup d’Etat se planifie, s’exécute et se voit arrêté en quelques heures. Nul dans le monde ne pourra nier dans ce qui s’est passé, le rôle de l’appel au secours  lancé par le président au peuple . Des citoyens des plus démocrates, patriotes et engagés que farouches et meurtriers se sont alors manifestés dans les rues, contre les chars et les hommes  insurgés de l’armée.

Ces « héros » sont allés jusqu’à se sacrifier pour ne pas dire « se suicider » pour sauver la patrie et la démocratie et jusqu’à égorger  en toute fierté les soldats de l’armée révoltés. De ce coup d’Etat déjoué ou extraordinairement arrêté, le président, élu et réélu depuis des années, ressort encore plus renforcé et ses hommes et partisans encore mieux placés et honorés. Le monde entier ayant attendu la fin du spectacle, a donc crié gloire à la démocratie, le peuple a dit son mot : aucun régime démocratique ne sera renversé qu’à travers les urnes.

De Nice à Istanbul, que retenir ?

Tout en continuant à défendre la démocratie et ses fondements, et loin de regretter notre révolution et son acheminement, il faudrait tirer de ce qui s’est passé ces derniers jours quelques enseignements :

  • Les Tunisiens sont culturellement et psychologiquement fragiles. La violence est incarnée inconsciemment en eux. Ils constituent une proie/cible facile à  endoctriner et à transformer en terroristes : le système des valeurs est en crise sans précédent ; l’éducation nationale et familiale remises en question ;  il urge de mettre en place et concevoir des politiques socio-éducatives et structurelles.
  • Dans une démocratie et au nom de la démocratie, les défenseurs de la démocratie peuvent avoir leurs propres milices dormantes, celles qui arriveront jusqu’à égorger leurs compatriotes, pour confirmer des idées et le prouver au monde entier. Toute translation serait possible, si l’on revient à notre schéma politique tunisien et son actuelle composition.
  • Il ne faut pas oublier l’Histoire et ses faits, Hitler aussi a été élu démocratiquement pour arriver au pouvoir absolu et à mener une guerre mondiale.
  • Chaque système démocrate, libéral ou social pourrait être détruit par ses propres principes sous l’effet de la manipulation des peuples. Einstein n’a pas démontré la relativité pour rien.

Je suis Tunisie…  Que retenir, que faire ?

Soyons alors humbles et observateurs. Soyons intelligents et apprenons des leçons, aussi bien des actualités que du passé, et focalisons d’abord et avant tout sur nos propres intérêts. Il faut balayer devant sa porte avant de lorgner vers celle de son voisin !

Remuons un peu nos esprits. Exigeons des politiques et des lois fermes et prioritaires contre les extrémistes barbares. Continuons à défendre la démocratie et les droits de l’Homme sans nous laisser amadouer, envahir au nom des droits de l’Homme. Crions pour une meilleure éducation sociale.

Revenons à nos moutons et soyons éveillés et vigilants et suivons ce qui dans les jours qui viennent ce qui  va se passer chez nous, entre démissions, nouveaux choix ministériels et gouvernement.

Au nom et pour la Nation, partant du consensus et allant vers l’union, verrons-nous, dans les années à venir, une démocratie tunisienne moderne et multiculturelle, fleurie dans la différence et la tolérance ou plutôt une démocratie religieuse  sanguinaire  laquelle, en puisant dans les principes universels de la démocratie, répondra par la terreur à toute tentative opposée à son épanouissement ?

A méditer….

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