La bataille de Ben Guerdane

L'union sacrée des forces de sécurité contre le terrorisme

La tentative de s’emparer de la ville de Ben Guerdane pour en faire un émirat est un nouvel épisode marquant du défi djihadiste lancé à la Tunisie. Une telle opération était prévisible. Les autorités politiques et les forces de sécurité s’y attendaient et ont tenté de s’y préparer: le pays a déjà subi une série d’attaques et d’attentats qui a émaillé l’année 2015, mais l’enlisement du conflit libyen ne cesse de nourrir la tension autour de la frontière commune aux deux pays.

Il n’empêche, ce nouvel épisode marque le franchissement d’un nouveau seuil dans l’état d’insécurité qui règne dans le pays confronté au harcèlement djihadiste. L’étendard noir de Daech ne plane pas sur le territoire de la Tunisie, mais un coup a été porté à l’intégrité nationale. L’analyse de l’évènement ne saurait pour autant se borner à une lecture sécuritaire. La « bataille de Ben Guerdane » revêt une double dimension: politique et symbolique, d’une part, militaire et stratégique, d’autre part. Or le bilan des deux s’avère contrasté.

Sur le premier aspect, immatériel, la victoire est belle: les forces armées et la population civile ont su coopérer et s’unir contre des djihadistes qui cherchent précisément à diviser la communauté nationale pour mieux s’implanter sur le territoire national. On a assisté à une véritable union sacrée entre l’Armée nationale, la Garde nationale et le peuple de Ben Guerdane. Cette attaque marque un tournant dans la stratégie de Daech, dont les activistes ont dévoilé leur volonté d’enrôler une population– qu’ils considèrent fragilisée par un sentiment d’abandon et de désenchantement post-révolutionnaire– contre un appareil d’Etat affaibli par une crise d’autorité et de moyens. Cette stratégie a échoué à Ben Guerdane: malgré le caractère audacieux et spectaculaire de leur action, les djihadistes ont rendu l’âme et les armes. Il s’agit là d’une victoire symbolique pour l’unité du pays, qu’il faut savoir apprécier en ces temps de crise…

Sur le plan militaire et stratégique, la tentative djihadiste de s’emparer de la principale ville tunisienne (de plus de 60 000 habitants) de cette région frontalière est somme toute « logique ». Ben Guerdane se situe à une trentaine de kilomètres de la frontière avec la Libye.
Or les djihadistes ne masquent plus leur volonté de s’ancrer sur cette portion du territoire tunisien particulièrement stratégique, une région à la jonction de la Tunisie, de la Libye et de l’Algérie. On peut en effet supposer que les forces de Daech cherchent à la fois à étendre leur sphère d’influence et à s’imposer sur de nouvelles bases de repli.

L’opération a eu lieu au moment où l’hypothèse d’une intervention militaire occidentale en Libye se précise chaque jour un peu plus. Si elle devait se vérifier, la Tunisie devrait en subir les conséquences en termes de risque de déstabilisation directe et indirecte. On risquerait d’avoir une multiplication des opérations auxquelles nous avons assisté, dans une proportion et une fréquence accrues. Les forces djihadistes ont déjà fait l’objet de bombardements aériens de la part des forces américaines. Le raid mené le 19 février dernier contre des membres présumés de Daech, dans la ville de Sabrata, à l’ouest de Tripoli, a fait des dizaines de morts dont de nombreux djihadistes tunisiens. Outre le bilan humain, cette opération a sans doute semé une certaine désorganisation chez des djihadistes, poussés dans une expédition militaire qui ressemble aussi à une opération de suicide collectif. Le spectre est bien celui de voir déferler des milices djihadistes en déroute, habités par un esprit jusqu’au-boutiste. Il y aurait par là un face-à-face extrêmement dangereux pour les forces armées comme pour la population civile tunisienne.

Si la Tunisie est prise pour cible par les djihadistes, c’est d’abord parce qu’elle symbolise une expérience politique que honnissent et rejettent les salafo-djihadistes: la possibilité pour une société arabo-musulmane de s’inscrire dans un processus de démocratisation prenant le contre-pied de leur propre offre politique de nature totalitaire. Au regard de ses moyens limités et de la crise économico-financière à laquelle est reste confrontée, la Tunisie doit pouvoir s’appuyer sur une solidarité internationale plus effective. Le pays a besoin d’un soutien militaire plus appuyé de la part des forces arabes et occidentales, dont certaines sont déjà parties prenantes dans le conflit libyen. Autrement dit, une intervention en Libye doit s’accompagner d’un soutien renforcé à la Tunisie, eu égard à l’interdépendance des deux espaces. Il y a là une responsabilité des Occidentaux à assumer leurs discours sur « l’exemple tunisien » et sur ce qui s’y joue pour le monde arabe, pour l’Europe.

Au-delà des discours, il y a peut-être des moyens à mettre en œuvre pour que cette expérience réussisse et qu’elle ne soit pas définitivement remise en cause par le chaos libyen, qui risque d’être renforcé à travers une intervention militaire occidentale si elle est mal préparée et non accompagnée d’une assistance militaire et technologique (pour la surveillance de la frontière) d’urgence à son voisin tunisien. C’est le sort de la première révolution du XXIe siècle qui se joue aussi.

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