Journal d’un Premier ministre comme il n’en existe plus. III

Je me rends compte, de plus en plus, que ce journal a fini par acquérir une certaine importance dans ma vie. Je regrette de ne pas avoir commencé plus tôt, juste au lendemain de ma prise de fonction. Mais, mettre en place une nouvelle habitude est toujours délicat et difficile. Je mesure toutefois tout l’intérêt à écrire chaque semaine, me contraignant à un rythme régulier. Cela m’aide à réfléchir, à prendre conscience de certains faits, à donner aux événements un point de vue externe. A ce rythme, ces notes deviendront un jour un volumineux recueil de pensées historiques et politiques d’un homme qui s’est donné pour mission d’agir, d’écrire et de penser. Il faudrait alors, une fois ma mission achevée, envisager sérieusement sa publication et réfléchir au titre à lui donner.

Je mentirais en disant que je n’ai pas essayé de considérer quelques intitulés. Le premier qui me vient naturellement à l’esprit, mais que je trouve assez inconvenant, est évidemment  Journal d’un Premier ministre au chômage. Dans la mesure où il s’inscrit dans un contexte économique et social difficile, cela le rend indifférent à la condition des jeunes, diplômés ou non, qui souffrent le plus du chômage. Je pourrais également proposer quelque chose comme Les dix mois qui changèrent la Tunisie, titre connoté spatialement et temporellement, mais nettement présomptueux et qui, au vu du  bilan du gouvernement,  équivaudrait à faire l’apologie d’une authentique tromperie. D’autres intitulés, bien qu’impersonnels, s’avèrent tout aussi embarrassants et surtout didactiques tel : Le technocrate au secours du politique. Certes, s’il traduit bien le profil et l’activité agissante du gouvernement dans une situation dont on croyait posséder la parfaite maîtrise des problèmes, il révèle en même temps l’immensité de son indigence face à des événements sur lesquels la gestion technocratique n’a plus  aucune prise réelle. Enfin,  pourquoi ne pas épouser l’air du temps en mettant l’accent sur l’islam, un genre littéraire en pleine expansion, en proposant : Journal d’un Nahdhaoui repenti. Mais, le principal défaut de ce titre est qu’il met l’accent sur  ma personne, alors que je me suis  toujours largement effacé derrière les événements que je décris au jour le jour. De plus, bien qu’ayant collaboré  au gouvernement d’Ali Laarayedh,  je n’ai  jamais partagé dans ce domaine la doctrine de mes collègues qui mêlaient le politique au religieux.

Mais laissons cette affaire d’appellation pour plus tard. Ce sur quoi j’aimerais insister, c’est qu’à  travers ce journal je veux prouver que je suis aussi un intellectuel et pas seulement un technocrate. Je  veux être jugé comme un écrivain-penseur engagé dans les réalités de son temps. Les nombreuses considérations sur la démocratie, l’économie, la société, la culture, les mœurs et les valeurs d’un peuple sont des thèmes récurrents dans mes écrits. La prise de conscience d’une crise globale de civilisation, traduite dans les faits économiques, idéologiques et politiques, marquent chacune des réflexions de mon journal.

Retournons maintenant à la vocation première de cette chronique, qui est de réagir aux événements hors de tout contexte personnel ou privé. La semaine écoulée a été pour moi très active, à commencer par l’inauguration du Conseil des Tunisiens résidents à l’étranger. De telles manifestations sont devenues, à mon sens, insignifiantes. Autant du temps du RCD leur mise en place permettait de mobiliser les cadres du parti pour mieux dominer et contrôler la communauté nationale à l’étranger, autant elles paraissent aujourd’hui, à  l’ère des télévisions indépendantes et des réseaux sociaux, comme un legs du passé  et une parfaite illustration du carcan bureaucratique sur la vie politique, économique et culturelle.

En haute saison, comme disent les voyagistes, la situation du secteur touristique  devient essentielle, surtout après un mois de  juillet particulièrement désastreux. Pourtant, Mme Karboul, qui s’agite toujours autant, faute de pouvoir faire plus, tient encore fermement à ses sept millions de touristes et a déclaré tout récemment qu’il nous faudrait pas moins de sept ans  pour réformer le tourisme en Tunisie. Ni six ni huit mais sept, comme les sept nains ou les sept péchés capitaux. Je crois que ce chiffre, qui tient une place prééminente dans ses calculs, tourne carrément à l’obsession. Il doit avoir pour elle une signification particulière hors de toute projection, estimation ou étude quant à l’avenir du tourisme en Tunisie. Par ailleurs, la pauvre n’est vraiment pour rien dans la reprise de l’activité au mois d’août. Ce n’est là que le résultat des événements de Libye et surtout l’afflux des Algériens venus en masse pour rattraper les plaisirs des vacances avant la fin de l’été.

Reste que dans ce fatras de nouvelles, une donnée statistique m’a particulièrement troublé. Il paraît qu’un quart des Tunisiens reconnaissent avoir donné des pots-de-vin aux agents de l’administration pour obtenir des services ! Apparemment la démocratisation de la vie politique en Tunisie aura peu contribué à contenir cette calamité, elle l’a même aggravée. Un changement politique aussi rapide doublé d’un affaiblissement de l’Etat a introduit de nouveaux moyens de se disputer richesses et pouvoir. La démocratisation s’est soldée non seulement par une pauvreté et une insécurité accrue, des dirigeants inefficaces, une crise de l’autorité et des institutions, mais aussi par l’expansion du phénomène de corruption.

La corruption fut longtemps un mode de gouvernement et une pratique institutionnalisée du temps où la politique était considérée comme le moyen le plus rapide et le moins risqué pour s’enrichir rapidement, où les modalités d’interaction entre le pouvoir politique et le pouvoir économique créaient un terrain propice au développement de cette pratique. Un large éventail de conduites s’était développé allant des plus petites faveurs aux plus grands services : simplification des procédures, réduction des délais, autorisation d’empiéter sur la chaussée, obtenir une licence, gagner un marché ou bénéficier de la magnanimité de tous ceux censés faire respecter la loi, surtout la loi fiscale. Paradoxalement, alors que la corruption était publiquement dénoncée, elle  était en même temps banalisée par la population qui en faisait une fatalité. Toutes ces pratiques que l’on attribuait à la nature du régime précédent ont retrouvé, à l’ombre de la libéralisation de la vie politique, une seconde vie. Il ne s’agit pas encore de la corruption permettant d’établir des liens entre dirigeants et partisans, mais celle quotidienne, permanente, constituant pour les citoyens, pauvres et riches, un moyen d’infléchir les décisions de bureaucrates impitoyables. Elle a même débordé pour inclure aujourd’hui  les entreprises du secteur informel qui ne vivent que par les entorses aux règles officielles et  sont les premières à se réjouir de ce nouveau climat délétère.

Faible  niveau des salaires dans la fonction publique et vie chère sont constamment mis en avant pour expliquer et justifier la corruption. Certains agents de l’Etat, qui détiennent un pouvoir de  contrainte en l’absence de tout contrôle, laissent rarement échapper l’occasion de se faire graisser la patte pour accorder les divers services nécessaires. Dans ce cas, dirons-nous, pourquoi ne pas leur procurer un revenu qui les mette à l’abri de telles pratiques ? Mais au-delà des contraintes macro-économiques, aucun relèvement de salaire ne remplacerait les gains permis par la corruption. Un gouvernement peut déclarer inlassablement sa volonté de l’endiguer, multiplier  les institutions de contrôle et de sanction sans pour autant parvenir à avoir un impact décisif sur un mal devenu endémique. Brandir le glaive de la vertu civique ? De la propagande moralisante ? Pour passer de  la détection jusqu’à la sanction, il faudrait que des entités chargées de la lutte contre la concussion disposent de moyens adéquats en termes d’effectifs, mais aussi de pouvoirs d’action pour remplir leur mission et soient surtout capables d’opérer de manière indépendante. Pour l’heure, rien de désespérant. Lorsqu’il y a du manque à gagner pour les finances de l’Etat, il  suffit simplement de puiser dans les poches des fonctionnaires intègres, en toute légalité !

1 COMMENTAIRE

  1. JAIS BIEN LUE VOTRE CHRONIQUE ET JE SUIS D ACCORD AVEC CE QUE VOUS AVEZ ÉCRIE SAUF SUR LES IMMIGRE AVANT EN EUROPE ON SAVAIT TOUT MAI ON POUVAIT PAS PARLE PAR PEURS CONTE EN RENTRE EN TUNISIE MAI LE RESTE CET BON A LIRE

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