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Leconomiste Maghrebin > Blog > Idées > Chroniques > Mehdi Taje: Votre prochain concurrent n’est peut-être pas une entreprise. C’est une crise géopolitique
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Mehdi Taje: Votre prochain concurrent n’est peut-être pas une entreprise. C’est une crise géopolitique

L'Economiste Maghrébin
2026/11/02 at 8:22 AM
par L'Economiste Maghrébin 15 Min Lecture
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Dépendances invisibles, ruptures stratégiques et nouveaux rapports de puissance : pourquoi les entreprises tunisiennes doivent apprendre à anticiper pour ne plus subir.

 

Contents
Dépendances invisibles, ruptures stratégiques et nouveaux rapports de puissance : pourquoi les entreprises tunisiennes doivent apprendre à anticiper pour ne plus subir.Les nœuds géopolitiques : le petit espace qui provoque la grande ruptureLe véritable risque se cache chez le fournisseur du fournisseurQuatre chocs que les dirigeants tunisiens doivent savoir traduireLa prospective : décider avant que la rupture ne décide à votre placeDe la vulnérabilité à l’avantage concurrentielLe dirigeant n’a pas besoin d’un commentaire du monde, mais d’une liberté d’action

Imaginez une entreprise industrielle tunisienne rentable, dotée d’un carnet de commandes rempli et de clients européens fidèles. À plusieurs milliers de kilomètres, une crise dans un détroit stratégique détourne les navires, allonge les délais et renchérit le fret. Quelques semaines plus tard, un composant manque, une ligne s’arrête et un client menace de changer de fournisseur. L’entreprise n’a commis aucune erreur industrielle. Elle découvre une dépendance qu’elle n’avait jamais cartographiée.

A ce stade, émerge un paradoxe : une entreprise peut être remarquablement bien gérée et stratégiquement aveugle. Optimiser les coûts, réduire les stocks et rechercher le fournisseur le moins cher reste nécessaire. Mais ces réflexes deviennent dangereux lorsqu’ils ignorent les rapports de puissance qui gouvernent les flux d’énergie, de marchandises, de technologies, de capitaux et de données. Pour les entreprises tunisiennes insérées dans les chaînes euro-méditerranéennes, la géopolitique n’est plus un sujet de conférence : elle entre dans le compte de résultat.

Comprendre les tensions autour de Taïwan, les rivalités dans le détroit d’Ormuz, l’affrontement technologique sino-américain, la recomposition des rapports de puissance au Maghreb et au Sahel ou les conséquences de la guerre en Ukraine est devenu indispensable. Mais pour un chef d’entreprise, la géopolitique ne saurait se réduire à une lecture éclairée de l’actualité internationale. Une analyse qui n’éclaire aucune décision, ne protège aucune marge et ne permet d’anticiper aucune rupture demeure un exercice intellectuel, non un instrument de stratégie.

Prenons le cas d’un industriel tunisien qui importe des composants électroniques asiatiques pour honorer ses commandes européennes. Il peut parfaitement connaître les tensions autour de Taïwan et suivre quotidiennement les crises en mer Rouge. Mais sait-il que plusieurs de ses fournisseurs européens s’approvisionnent auprès des mêmes fabricants asiatiques ? A-t-il calculé ce que lui coûteraient six semaines de retard, une hausse brutale du fret ou l’indisponibilité d’un composant indispensable ? Dispose-t-il d’une solution de remplacement avant que ses concurrents ne se précipitent sur les mêmes fournisseurs alternatifs ?

Le véritable enjeu n’est pas de savoir ce qui se passe à Taïwan mais de comprendre à quel moment ce qui se passe à Taïwan peut arrêter une usine à Ben Arous, désorganiser une chaîne de production à Sousse ou faire perdre un contrat d’exportation à Sfax. C’est ici qu’intervient la question décisive, celle que tout dirigeant devrait systématiquement poser à son conseiller stratégique : « Et donc ? So what ? Qu’est-ce que cela change concrètement pour mon entreprise ? » Quels fournisseurs, quels marchés, quelles marges, quels investissements sont exposés ? Quels signaux annoncent une dégradation ? À partir de quel seuil faut-il agir ? Faut-il sécuriser les stocks, diversifier les approvisionnements, renégocier les contrats ou réorienter les investissements ? La valeur de la géopolitique commence précisément là où s’arrête le commentaire de l’actualité : lorsqu’elle permet au dirigeant d’arbitrer avant que les événements ne décident à sa place.

Les nœuds géopolitiques : le petit espace qui provoque la grande rupture

La mondialisation repose sur des points de concentration : Suez, Bab el-Mandeb, Ormuz, Malacca, Panama mais aussi les câbles sous-marins, les grands ports, les infrastructures de paiement, les usines de semi-conducteurs et les sites de transformation de minerais. Un nœud devient critique lorsqu’une part importante des flux en dépend et qu’aucune substitution rapide, abordable et fiable n’existe. Les routes de contournement constituent des redondances mais elles ne sont jamais gratuites.

Les perturbations de la mer Rouge ont illustré ce mécanisme : détourner un navire par le Cap de Bonne-Espérance peut prolonger le trajet, accroître les besoins de navires et de carburant et perturber les calendriers d’approvisionnement. Une entreprise tunisienne qui importe des composants d’Asie peut subir simultanément le retard, le surcoût et l’immobilisation de trésorerie. Exemple hypothétique : pour 600 000 dinars d’achats mensuels, quinze jours de stock supplémentaire représentent environ 300 000 dinars de financement additionnel, hors fret et assurance. Une crise éloignée peut ainsi devenir une crise de liquidité à Tunis ou à Sfax.

Le véritable risque se cache chez le fournisseur du fournisseur

Un fabricant tunisien de faisceaux automobiles peut acheter directement auprès d’un distributeur européen, sans savoir qu’un composant électronique essentiel dépend d’une usine asiatique unique. Un laboratoire pharmaceutique peut disposer de plusieurs fournisseurs commerciaux tout en dépendant d’un même producteur de principe actif. Une entreprise agroalimentaire peut multiplier les transitaires tout en utilisant la même route maritime et le même port d’entrée. La diversification apparente dissimule alors une concentration réelle et masquée.

A cet égard, il convient de distinguer quatre dépendances : la dépendance géographique (un pays ou corridor), industrielle (un site ou composant), réglementaire (sanctions, normes, autorisations) et financière ou numérique (banque correspondante, logiciel, hébergeur). La bonne question n’est pas « combien ai-je de fournisseurs ? », mais « combien de chaînes réellement indépendantes soutiennent mon activité ? ». Deux fournisseurs exposés au même nœud ne constituent pas une véritable alternative.

Quatre chocs que les dirigeants tunisiens doivent savoir traduire

Premier choc : une crise prolongée en mer Rouge. Pour un importateur d’équipements ou de pièces détachées, elle se traduit par des délais plus longs, des besoins de stock accrus et une possible dégradation de la marge. Il convient de mesurer le coût complet rendu usine, non le seul prix d’achat.

Deuxième choc : une restriction technologique liée à la rivalité sino-américaine. Une PME tunisienne de sous-traitance électronique peut perdre l’accès à un composant, à un logiciel industriel ou à une machine, même si son fournisseur contractuel se trouve en Europe. L’analyse doit remonter aux composants critiques, aux licences et aux juridictions d’origine.

Troisième choc : une nouvelle exigence européenne sur le carbone, la traçabilité ou l’origine des intrants. Pour un exportateur tunisien, le risque peut être moins une taxe immédiate qu’un investissement imprévu de conformité, une demande de données impossible à satisfaire ou une perte de référencement. Le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières de l’UE doit notamment être analysé selon les produits effectivement couverts et les obligations applicables, sans supposer qu’il frappe indistinctement toutes les exportations.

Quatrième choc : une dégradation sécuritaire ou politique dans un marché africain. Un fournisseur tunisien de matériaux, de services ou de produits de consommation peut voir s’allonger les délais de paiement, se durcir les conditions d’assurance-crédit ou se fermer un corridor terrestre. Une commande signée n’est pas une recette encaissée : le risque géopolitique touche aussi le recouvrement.

Prenons un exemple particulièrement révélateur pour les entreprises tunisiennes. Un industriel de matériaux de construction décroche un contrat de 5 millions de dinars pour approvisionner un marché sahélien, en envisageant un acheminement terrestre à travers la Libye. L’opportunité commerciale paraît prometteuse. Mais a-t-il évalué la fragmentation politico-sécuritaire libyenne, les rivalités d’influence au Sahel, la vulnérabilité des corridors de transit et les incertitudes pesant sur les paiements ?

Que se passe-t-il si un poste frontalier ferme, si un itinéraire devient impraticable ou si les transporteurs refusent d’assurer les livraisons ? Un contrat de 5 millions de dinars peut alors se transformer en marchandises immobilisées, en créances incertaines et en trésorerie paralysée. Le véritable enjeu n’est donc pas seulement d’identifier les marchés africains porteurs mais de comprendre les rapports de puissance qui conditionnent leur accessibilité, les contraintes sécuritaires qui déterminent la circulation des marchandises et les mécanismes financiers qui garantissent l’encaissement. En Afrique, connaître un marché permet de décrocher un contrat ; maîtriser son environnement géopolitique permet de livrer, d’encaisser et de durer.

La prospective : décider avant que la rupture ne décide à votre place

La prospective ne consiste pas à annoncer la date de la prochaine guerre ou rupture impactant la rentabilité des entreprises. Elle construit des scénarios concevables, identifie les signaux faibles et relie chacun d’eux à des décisions concrètes. Une direction générale peut tester trois hypothèses : perturbation de trente jours, rupture de quatre-vingt-dix jours et reconfiguration durable de six mois. Pour chaque scénario, elle calcule les jours de production menacés, la marge exposée, le besoin de trésorerie, les engagements contractuels et le délai et les coûts nécessaires pour activer une solution de remplacement.

Un tableau de bord utile ne compte pas les dépêches géopolitiques : il surveille quelques déclencheurs étroitement reliés à l’entreprise. Hausse du délai de transit au-delà d’un seuil défini ; concentration excessive d’un composant ; modification d’une règle d’exportation ; renchérissement du crédit fournisseur ; apparition d’un risque de paiement dans un marché client. Chaque alerte doit avoir un responsable, une échéance et une option d’action. L’information qui ne change aucune décision n’est pas encore de l’intelligence stratégique.

De la vulnérabilité à l’avantage concurrentiel

La réponse ne consiste pas à multiplier aveuglément les stocks ou à rapatrier tous les achats. Elle consiste à hiérarchiser. Quels produits arrêtent l’usine en moins de trente jours ? Quelles dépendances peuvent être réduites en quatre-vingt-dix jours ? Quels marchés, équipements ou partenariats exigent une réorientation à six mois ? L’entreprise peut alors qualifier un second fournisseur, négocier des clauses de révision de prix, diversifier les routes, sécuriser une capacité de financement ou adapter ses contrats commerciaux.

Cette discipline ouvre aussi des opportunités. Une entreprise tunisienne capable de documenter sa continuité de production, sa traçabilité et ses alternatives logistiques peut devenir plus attractive pour un donneur d’ordre européen soucieux de réduire son exposition. La proximité méditerranéenne ne suffit pas : elle doit se transformer en fiabilité démontrable. Dans une économie fragmentée, la résilience devient un argument commercial.

Le dirigeant n’a pas besoin d’un commentaire du monde, mais d’une liberté d’action

Les grands groupes structurent progressivement des fonctions de conseil géopolitique auprès des directions générales. Une PME tunisienne n’a pas nécessairement besoin d’un Chief Geopolitical Officer à plein temps ; elle a besoin de cette fonction : cartographier les dépendances, interpréter les rivalités, tester les scénarios et préparer les arbitrages. Le rôle d’un cabinet spécialisé est de traduire les mouvements ou bruit du monde en décisions d’achats, d’investissement, d’exportation et de financement.

C’est précisément l’ambition de Global Prospect Intelligence : relier la lecture géopolitique à la prospective opérationnelle afin d’aider les dirigeants à identifier leurs nœuds critiques, à surveiller les ruptures possibles et à préserver leurs options stratégiques. Le diagnostic initial devrait tenir en une question : si demain votre fournisseur, votre corridor logistique, votre système de paiement ou votre principal marché devient indisponible, combien de jours votre entreprise peut-elle continuer à fonctionner ?

La puissance d’une entreprise ne se mesure plus seulement à ce qu’elle produit ou vend mais à ce qu’elle peut encore décider lorsque le monde se dérègle. La géopolitique n’est pas un coût intellectuel supplémentaire : c’est une assurance sur la liberté d’action et, pour les entreprises qui anticipent, une source d’avance concurrentielle.

« Le monde ne préviendra pas votre entreprise avant de changer. Votre responsabilité est de vous y préparer avant vos concurrents ».

——————————

Mehdi Taje

Directeur de Global Prospect Intelligence

Expert senior et international en géopolitique et méthodologies de la prospective et de l’anticipation opérationnelle

———————————–

Repères documentaires : J.-C. Antoine-Noirel, « Gouverner les dépendances géopolitiques de l’entreprise », Futurise (12 octobre 2026) et « De l’analyse du monde à la décision de l’entreprise » (31 octobre 2026) ; Revue Conflits, entretien sur le Chief Geopolitical Officer (18 octobre 2026) ; La Vigie, nos 297-298 (septembre 2026) ; carte pédagogique « Géopolitique des vulnérabilités », Dr Tewfik Hamel. Les montants et scénarios d’entreprise sont illustratifs, non des observations statistiques.

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L'Economiste Maghrébin 2 novembre 2026
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