Ingénieur béninois, auteur de Les dangers de l’intelligence artificielle en Afrique et dirigeant d’une société de services numériques au Cameroun, Soglo Eric Houenafa plaide pour une adoption lucide de l’IA. Emplois, données, deepfakes, souveraineté : il détaille ses recommandations pour les lecteurs de L’Economiste maghrébin.
Directeur général de MY AFRIQUE 2S2I SARL et doctorant en DBA au Collège de Paris, au Maroc, Soglo Eric Houenafa dit avoir écrit son ouvrage pour susciter une prise de conscience : les possibilités de l’IA ne se conçoivent pas sans compréhension de ses risques. Il déplore que l’on vante productivité et automatisation sans examiner la confidentialité, la manipulation de l’information, les inégalités et la dépendance technologique.
Selon lui, l’IA peut rendre de grands services aux entreprises, aux écoles et aux administrations, à condition d’être encadrée par la formation et des règles claires. Il rappelle qu’une réponse produite par une machine peut paraître convaincante tout en étant fausse. Le Maghreb est pleinement concerné, assure-t-il : ses entreprises, ses universités et sa jeunesse peuvent bâtir des solutions adaptées aux réalités africaines.
L’IA va-t-elle prendre nos emplois ?
L’auteur se méfie des réponses tranchées. Un métier regroupe plusieurs tâches, explique-t-il : certaines sont automatisables, d’autres exigent jugement, contact humain, connaissance du terrain ou sens de la responsabilité. Des emplois disparaîtront peut-être, d’autres évolueront, de nouveaux besoins surgiront, ce qui appelle une préparation collective.
À un jeune diplômé du Maghreb, il conseille d’abord de maîtriser son domaine, afin de repérer les erreurs de l’outil et de s’en servir à bon escient. Il recommande ensuite une formation pratique autour de trois compétences : utiliser l’IA dans son métier, vérifier ses résultats et protéger les informations traitées. Il imagine par exemple un diplômé en gestion qui bâtirait un tableau de bord à partir de données fictives, se ferait aider par l’IA pour formuler une analyse, puis contrôlerait lui-même calculs et conclusions. Il insiste aussi sur l’esprit critique et la formation continue, et souligne que les employeurs doivent accompagner leurs équipes : l’effort d’adaptation ne doit pas peser sur les seuls salariés.
Données d’entreprise : le danger du copier-coller
Que risque-t-on lorsqu’un salarié colle un document interne dans un outil d’IA ? Le premier danger, répond Soglo Eric Houenafa, est de confier à un service extérieur des informations que l’entreprise devait protéger : fichier clients, contrat, données de salariés, code informatique ou projet stratégique. Les conséquences varient selon le service, le contrat et les paramètres (conservation, accès, réutilisation, suppression). Il invite donc à examiner ces conditions avant tout partage.
Même une PME peut s’organiser, assure-t-il, avec une charte courte reposant sur cinq règles : lister les outils et usages autorisés ; préciser les informations partageables ; utiliser des données fictives ou anonymisées pour les essais ; exiger une vérification humaine des résultats importants ; désigner un référent en cas de doute ou d’incident. Il conseille d’illustrer ces règles par des cas concrets (devis, bulletin de salaire, fichier commercial). La gouvernance commence par une organisation claire, les investissements techniques venant ensuite, selon la sensibilité des données et les moyens de l’entreprise.
Deepfakes : vérifier avant d’agir
Soglo Eric Houenafa constate qu’une image ou une voix familière ne suffit plus à authentifier une personne. Incohérences visuelles, décalage entre lèvres et son ou intonation étrange peuvent alerter, mais il prévient que leur absence ne prouve pas l’authenticité. Il recommande d’examiner la provenance du contenu et la nature de la demande : le message exige-t-il un paiement urgent, un secret inhabituel ou la transmission d’un code ? Face à un doute, il faut recontacter la personne par un autre canal, avec un numéro déjà connu. Les entreprises, estime-t-il, devraient définir à l’avance une procédure de validation des opérations sensibles, même lorsque l’ordre semble venir du dirigeant.
En cas d’arnaque, il faut agir vite : conserver messages, liens, captures d’écran et références des transactions ; cesser tout échange avec l’escroc ; alerter la banque si de l’argent a été envoyé ; signaler les faits à la plateforme et aux autorités ; sécuriser les comptes compromis.
Souveraineté numérique : à chacun son rôle
Recourir à un prestataire étranger peut répondre à un besoin légitime, reconnaît l’auteur. L’essentiel, à ses yeux, est la maîtrise : qui accède aux données, selon quelles règles, et comment changer de fournisseur ? Il s’inquiète d’une dépendance telle qu’une organisation ne puisse plus travailler sans un prestataire sur lequel elle a peu de prise, avec à la clé des coûts difficiles à absorber, une interruption de service ou une migration complexe. Héberger les données sur le territoire ne suffit pas, estime-t-il : il faut aussi des compétences, des infrastructures fiables et un contrôle effectif des accès.
Il attribue à chacun un rôle précis. Les États doivent soutenir formation, recherche et infrastructures, fixer des règles pour les données sensibles et ouvrir la commande publique aux acteurs locaux. Les entreprises doivent connaître leurs dépendances et anticiper un changement de prestataire. Les universités doivent former des professionnels capables de concevoir, d’évaluer et de maintenir ces systèmes. Il se dit enfin attaché aux coopérations entre le Maghreb et l’Afrique subsaharienne, qu’il juge porteuses de partenariats équilibrés.
MiaIA : préserver la mémoire humaine
Soglo Eric Houenafa présente MiaIA comme un projet d’IA destiné à préserver la mémoire personnelle d’un être humain : souvenirs, valeurs, manière de s’exprimer et de percevoir le monde. L’ambition est de permettre, après le décès de la personne, d’interagir avec une représentation numérique construite à partir des éléments qu’elle aura volontairement transmis.
La première approche consiste à constituer cette mémoire de son vivant : l’IA l’interrogerait régulièrement sur son histoire et ses convictions, et des lunettes équipées d’une caméra pourraient, avec les autorisations nécessaires, recueillir des scènes du quotidien. Il précise toutefois que le résultat resterait une simulation fondée sur des traces partielles, et non un transfert de conscience. Il faudra aussi empêcher le système d’inventer des souvenirs ou de prêter à la personne des propos qu’elle n’a jamais tenus.
La seconde approche, des interfaces cérébrales, relève d’une recherche à bien plus long terme. Il insiste pour que cette piste exploratoire ne soit pas confondue avec des fonctionnalités déjà développées et testées. Le consentement, ajoute-t-il, doit être au cœur du dispositif, et toute interaction doit signaler qu’il s’agit d’une représentation artificielle.
Les entreprises et institutions du Maghreb pourraient contribuer par la recherche en IA, l’archivage, la cybersécurité, les sciences humaines et l’éthique. Il propose une première collaboration autour d’un recueil volontaire de récits de vie, afin d’en évaluer la fidélité et les limites.