Le data center est devenu l’infrastructure invisible de l’intelligence artificielle. Entre consommation d’énergie, chaleur à évacuer, besoins en eau et cybersécurité, Lotfi Gabsi, président du groupement Advences, analyse les défis de cette industrie en pleine expansion. Interview exclusive.
“Les data centers sont des gouffres en énergie”, souligneLotfi Gabsi. Chaque serveur génère de la chaleur. Dans un data center, il faut donc à la fois alimenter les machines et absorber cette chaleur pour maintenir une température stable.
“ Il y a une sorte de paradoxe : il faut fournir une puissance supérieure à celle consommée par les serveurs, car il faut aussi produire le froid, assurer la redondance et garantir la continuité de service”, explique-t-il. Selon lui, si l’on double la puissance informatique, on ne double pas simplement la climatisation : “ il faut parfois tripler la capacité de refroidissement, parce que la vague de chaleur est nettement supérieure”.
Un data center ne doit pas s’arrêter. “ En cas de coupure d’électricité, il faut avoir des groupes électrogènes qui vont générer l’équivalent de cette énergie, parce que, par définition, un data center ne doit pas s’arrêter”, précise-t-il.
Le refroidissement représente une part importante de la consommation totale. Selon l’Agence internationale de l’énergie, il peut représenter environ 7% de la consommation dans les grands centres très efficaces, et davantage dans des installations moins optimisées.
La chaleur : un déchet à valoriser
Aujourd’hui, la chaleur produite est souvent évacuée par climatisation ou rejetée dans l’environnement. “ Il faut être honnête : très peu d’endroits consomment cette chaleur. Très souvent, elle est déversée dans la nature, avec un effet négatif”, souligne Lotfi Gabsi.
Pourtant, des modèles existent. En Suède, notamment, la chaleur dégagée par certains data centers est récupérée pour alimenter des réseaux de chaleur urbains. “ À Stockholm, il y a toute une zone du centre qui est alimentée par cette énergie que l’on ne savait pas quoi faire”, raconte-t-il.
“ Quand on génère de la chaleur, il faut la consommer. C’est une question d’équilibre entre l’excédent produit et un besoin réel ailleurs”, résume-t-il. En Tunisie, cette logique pourrait être explorée, par exemple pour chauffer des serres agricoles en hiver, à condition de concevoir dès le départ des systèmes de récupération et de stockage thermique.
Eau et énergie : le vrai défi de l’IA
La question devient encore plus sensible avec l’essor de l’IA. Les data centers ont consommé environ 415 TWh d’électricité en 2024, soit près de 1,5% de la consommation mondiale ; l’AIE projette environ 945 TWh en 2030.
L’eau est l’autre face du problème. Elle sert directement au refroidissement et à l’humidification, mais aussi indirectement à produire l’électricité utilisée par les data centers. L’AIE estime que la consommation mondiale d’eau du secteur atteint déjà environ 560 milliards de litres par an et pourrait approcher 1 200 milliards de litres en 2030.
Pour Lotfi Gabsi, l’IA peut devenir une industrie d’exportation, mais à une condition : ne pas construire une croissance numérique sur une consommation aveugle d’eau et d’énergie. “ Le bon deal, c’est de dire : tout ce que je génère comme chaleur, je ne dois pas le gaspiller. Je dois l’utiliser comme source de production pour autre chose”, affirme-t-il.
La Tunisie : des data centers petits, mais un potentiel réel
Selon son expérience, la Tunisie dispose aujourd’hui de quelques data centers, mais de taille relativement modeste. “J’ai été hébergé dans un data center à Paris, Redbus, qui représentait l’équivalent de cinq immeubles collés les uns aux autres, de 50 mètres sur 100 mètres avec une optimisation énergétique très élevée “, explique-t-il.
Il ajoute “Pour le cas de la Tunisie, le problème ne serait pas seulement technique , mais il serait aussi lié à l’organisation du marché des télécommunications. “Un data center a besoin de bandes passantes de plusieurs opérateurs au même endroit. Or, en Tunisie, les opérateurs télécoms sont souvent plus puissants que les data centers eux-mêmes”, explique-t-il.
Il évoque une tentative remontant à 2005 : obtenir, sur un même site, des connexions de plusieurs fournisseurs d’accès afin de créer une infrastructure neutre et redondante. “ On ne nous a pas pris au sérieux. Les acteurs les plus forts étaient les acteurs télécom, pas les acteurs du data center”se souvient-il.
Résultat : les capacités disponibles restent parfois limitées face aux besoins réels. “ Là où je consommais 200 Mb, j’avais une capacité potentielle de 2 000 Mb”, confie-t-il.
Les coupures électriques récurrentes ajoutent une contrainte supplémentaire. Elles obligent à investir davantage dans les groupes électrogènes, les onduleurs, les batteries et les systèmes de refroidissement de secours, ce qui augmente le coût final de l’hébergement.
Quel coût pour un data center ?
Le coût dépend d’abord de la surface, de la puissance électrique visée, du niveau de redondance et de la qualité du refroidissement. “ On ne prend pas un bâtiment existant et on le transforme simplement en data center. On conçoit le bâtiment pour cette fonction : ventilation, climatisation, entrées et sorties d’air, alimentation sécurisée”, précise Lotfi Gabsi.
Son raisonnement est simple : si une installation peut absorber 1 000 kW de chaleur, elle doit pouvoir accueillir une charge informatique compatible avec cette capacité de refroidissement. “ Si je sais absorber 1 000 kW, je dois pouvoir recevoir environ 500 kW à refroidir”, illustre-t-il.
Et plus le trafic augmente, plus la consommation grimpe. “Un serveur avec un seul utilisateur peut consommer peu. S’il reçoit des milliers d’utilisateurs, sa consommation explose. Il faut toujours dimensionner pour le pic maximum”, avertit-il.
L’avenir : une croissance inévitable, mais conditionnée
Pour Lotfi Gabsi, l’avenir du data center n’est pas remis en question.” Aujourd’hui, le data center, c’est Internet. Il n’y a pas d’Internet sans data center”, affirme-t-il.
Chaque photo stockée dans le cloud, chaque sauvegarde automatique, chaque service d’intelligence artificielle repose sur ces infrastructures. « Une partie de l’argent que vous payez pour obtenir du stockage dans le cloud va au data center. Les données sont stockées dans des data centers », rappelle-t-il.
Mais cette croissance devra être maîtrisée. L’enjeu, selon lui, est de créer un équilibre entre la production de chaleur par les serveurs ; son absorption par les systèmes de refroidissement ; sa valorisation lorsqu’elle peut servir à d’autres besoins ; la sécurité énergétique, notamment face aux coupures ; la sécurité informatique, devenue un enjeu aussi majeur que la température.
La cybersécurité, l’autre talon d’Achille
“ Le data center protège les ordinateurs des conditions climatiques, mais il ne les protège pas automatiquement de la cybercriminalité”, prévient Lotfi Gabsi. Il en a fait l’expérience personnellement”Aujourd’hui, j’ai moi-même été victime d’un ransomware. J’ai dû payer 14 000 euros pour sauver mon entreprise et protéger mes clients. Ce fut un choc terrible, une véritable agression. C’est d’ailleurs ce qui m’a poussé à m’éloigner de l’informatique pour me tourner vers l’agriculture. Aujourd’hui, une grande partie de ce que je gagne est réinvestie dans ce domaine, même si je reste à la tête d’une entreprise informatique. Avant, je gérais moi-même l’hébergement de mon entreprise et j’étais responsable de son data center, avec jusqu’à 80 serveurs connectés. » se souvient-il.
Depuis, son entreprise externalise son hébergement dans un centre dédié. » Je paie un peu plus cher, mais je ne gère plus cette infrastructure moi-même. Aujourd’hui, la sécurité pèse au moins autant que la gestion de la chaleur « , explique-t-il.
Un mot de la fin
“Le data center protège les machines, mais il doit aussi protéger les données. Il faut gérer la chaleur d’un côté et la cybersécurité de l’autre. Sans cela, l’IA ne pourra pas devenir une industrie durable ni une véritable industrie d’exportation”, conclut Lotfi Gabsi.
L’IA ne sera compétitive que si son infrastructure est elle-même intelligente : sobre en eau, efficace en énergie, connectée à plusieurs réseaux, résiliente face aux coupures et sécurisée contre les attaques. Pour la Tunisie, le défi n’est donc pas seulement de construire des data centers, mais de construire un écosystème numérique souverain, interconnecté et durable.