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Panier de la ménagère : ce que les chiffres de l’INS ne disent pas

Hamza Marzouk
2026/09/11 at 4:36 PM
par Hamza Marzouk 10 Min Lecture
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Panier de la ménagère presque vide, crédits refusés, prix qui s’envolent : sur le terrain, les Tunisiens évoquent une inflation à deux chiffres. L’INS, lui, annonce 5,4 %. Entre indicateur statistique et dépenses quotidiennes, l’écart mérite d’être décrypté.

Elle porte un couffin aux côtés de son mari, dans cette grande surface du centre-ville de Tunis. Tous deux sont professeurs. Son regard reste rivé sur les rayons, tantôt pour vérifier les prix, tantôt pour chercher, désespérément, une alternative plus abordable. À mesure qu’ils avancent, les arbitrages semblent s’imposer : comparer, renoncer, remplacer.

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Panier de la ménagère presque vide, crédits refusés, prix qui s’envolent : sur le terrain, les Tunisiens évoquent une inflation à deux chiffres. L’INS, lui, annonce 5,4 %. Entre indicateur statistique et dépenses quotidiennes, l’écart mérite d’être décrypté.Lire aussi: Inflation en baisse, pouvoir d’achat sous pression : pourquoi les prix restent-ils élevés en Tunisie ?Un panier statistique qui ne raconte pas tous les couffinsQuand l’alimentation pèse davantage dans le quotidienUne inflation à deux chiffres ? Une hypothèse, pas un chiffre officielAu-delà du panier, les causes structurelles

Nous nous présentons à elle et lui demandons comment se porte son couffin ces derniers temps. Elle se plaint aussitôt du coût de la vie et de la cherté qui ronge le quotidien. « Je ne suis pas économiste, je ne comprends rien à l’inflation », lâche son mari avant de conclure, dans un sourire amer : « Mais l’économie, c’est ce couffin presque vide que vous voyez devant vous ». Sur ces mots, il reprend son chemin vers la caisse.

Nous poursuivons notre tour et rencontrons un trentenaire que nous appellerons D. Bien qu’il affirme mener une vie aisée, il est chef d’agence bancaire, lui aussi dit observer la hausse des prix dans les affiches et les rayons. Puis, sur un ton plus bas, presque confidentiel : « L’inflation, je la vois surtout dans le regard de mes clients, quand ils viennent demander un crédit à la consommation ou un crédit logement ».

Deux témoignages, deux profils, une même conclusion : qu’ils connaissent ou non les chiffres de l’INS, les consommateurs évaluent d’abord l’évolution des prix à partir de leur panier, de leurs revenus et des arbitrages qu’ils doivent effectuer.

Ces regards désespérés interrogent. Pourquoi le ressenti de certains consommateurs semble-t-il si éloigné du chiffre officiel, alors que l’Institut national de la statistique (INS) annonce, dans son dernier communiqué, un taux de 5,4 % ? C’est dans la méthode même de calcul de l’inflation, mais aussi dans la structure des dépenses des ménages, qu’il faut chercher un début de réponse.

 

Lire aussi: Inflation en baisse, pouvoir d’achat sous pression : pourquoi les prix restent-ils élevés en Tunisie ?

Un panier statistique qui ne raconte pas tous les couffins

Pour mesurer l’évolution des prix, l’INS s’appuie sur l’Indice des prix à la consommation (IPC). Celui-ci repose sur un panier de référence dont les pondérations reflètent la structure des dépenses observée lors d’une enquête auprès des ménages. Les prix des biens et services qui composent ce panier sont, eux, relevés et actualisés chaque mois.

Ce panier compte aujourd’hui près de 720 produits, déclinés en 5 000 variétés, et ses pondérations reposent sur une enquête de consommation menée en 2015-2016 auprès des ménages. Elle a permis de fixer le poids de chaque poste de dépense : l’alimentation pèse pour 26,2 % du budget type, le logement pour 19 %, les transports pour 12,7 %, l’habillement pour 7,4 %, la santé pour 5,8 %, le reste du panier se répartissant entre éducation, loisirs, communication et autres services.

Sur le terrain, des enquêteurs relèvent chaque mois les prix réels dans près de 4 000 points de vente, des grandes surfaces aux souks hebdomadaires, répartis sur les 24 gouvernorats du pays et 22 zones rurales. Ces relevés sont ensuite agrégés selon une méthodologie statistique qui combine notamment des indices élémentaires de type Jevons et un indice agrégé de Laspeyres. L’ensemble permet d’établir l’Indice des prix à la consommation, à partir duquel est calculé le taux d’inflation publié chaque mois.

Une méthode conforme aux standards internationaux, mais qui n’échappe pas aux limites classiques des indices de prix. Lorsque les habitudes de consommation évoluent plus vite que le panier de référence, l’inflation mesurée peut ne plus refléter avec la même précision la situation de tous les ménages. Ces difficultés renvoient à des biais de mesure bien documentés dans la littérature économique, notamment ceux associés à l’effet Boskin.

Le décalage ne signifie pas pour autant que le chiffre officiel serait faux. Il rappelle surtout qu’un indice moyen ne mesure pas nécessairement la hausse des dépenses de chaque famille.

Quand l’alimentation pèse davantage dans le quotidien

Une analyse que confirme, chiffres à l’appui, l’universitaire économiste Aram Belhaj. Interrogé par L’Économiste maghrébin sur la hausse de l’inflation à 5,4 % en août, contre 5,1 % en juillet, il insiste sur la nécessité de distinguer l’inflation officielle de celle subie individuellement par les ménages.

Selon lui, le panier de référence, construit à partir d’une enquête datant de 2015-2016, peut ne plus correspondre pleinement aux habitudes de consommation des Tunisiens plusieurs années plus tard, un décalage qui, précisément, éclaire l’écart ressenti par notre couple de professeurs ou par D.

Belhaj pointe en particulier le poids de l’alimentation, davantage touchée par la hausse des prix que la moyenne générale : l’inflation alimentaire atteignait 7,8 % en août, avec des envolées spectaculaires sur certains produits, la volaille ayant pris 16,5 %, la viande ovine 14,7 % et les fruits 14,4 %.

Ces hausses peuvent peser particulièrement sur les ménages dont le budget est fortement consacré à l’alimentation. Elles contribuent à expliquer pourquoi certains foyers peuvent subir une augmentation de leurs dépenses supérieure à l’inflation moyenne. Le taux publié par l’INS mesure en effet l’évolution d’un panier statistique représentatif, et non celle du panier propre à chaque ménage.

Cette distinction est essentielle : une inflation moyenne de 5,4 % ne signifie pas que tous les ménages ont vu leurs dépenses augmenter de 5,4 %. La structure du budget, les produits achetés et leur fréquence de consommation peuvent produire des écarts importants.

Une inflation à deux chiffres ? Une hypothèse, pas un chiffre officiel

Pour l’économiste, un panier de consommation véritablement actualisé, intégrant plus fidèlement le logement, la santé, l’éducation et les services, pourrait conduire à un taux d’inflation sensiblement supérieur à celui publié par l’INS, et atteindre, dans certains cas, des niveaux proches de 10 %.

Cette estimation dépend toutefois de la structure de consommation retenue et ne constitue pas un taux officiel alternatif. Elle illustre plutôt la possibilité que certains profils de ménages subissent une hausse des dépenses nettement supérieure à la moyenne nationale.

Il faut également distinguer l’inflation annuelle de la hausse cumulée des prix. Le chiffre de 5,4 % mesure l’évolution moyenne des prix sur douze mois. Il ne renseigne ni sur l’augmentation du panier d’un ménage particulier, ni sur la hausse accumulée depuis plusieurs années. Or, c’est souvent cette accumulation des augmentations qui structure le ressenti des consommateurs…

Le sentiment d’une inflation à deux chiffres exprimé par le couple de professeurs et D. ne peut donc pas être considéré, à lui seul, comme une mesure statistique de l’inflation réelle. Il traduit néanmoins une pression économique concrète, qui peut varier fortement selon les revenus, les dépenses et les habitudes de consommation.

Au-delà du panier, les causes structurelles

Belhaj va plus loin et pointe les limites de certaines réponses de politique économique face aux pressions inflationnistes. Il se montre notamment critique envers la hausse du taux d’intérêt directeur de la Banque centrale, jugeant qu’elle ne s’attaque pas aux véritables racines du phénomène.

Selon lui, le problème relève d’abord de contraintes d’offre ; faiblesse de la production, difficultés de stockage et de distribution, poids de l’économie parallèle ; davantage que d’une demande excessive. Une nouvelle hausse des taux reste, selon lui, envisageable, mais elle ne suffira pas à elle seule à résoudre l’équation.

Pour l’économiste, seules des réformes structurelles touchant l’investissement, la production, l’énergie et l’eau permettraient, à terme, de faire reculer durablement les pressions sur les prix…

L’écart tient à plusieurs facteurs : la structure de consommation de chaque famille, le poids des produits les plus fortement touchés par la hausse, l’évolution des habitudes de dépense et l’accumulation des augmentations au fil des années.

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Hamza Marzouk 11 septembre 2026
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