Alors que le taux d’inflation en Tunisie ralentit progressivement, le sentiment d’une hausse persistante des prix demeure fortement ancré chez les ménages. Pour l’expert économiste Mouez Soussi, cette apparente contradiction s’explique notamment par l’écart entre l’évolution des prix et celle des revenus.
Leçon d’économie pratique pour ceux qui confondent baisse/recul de l’inflation et non baisse des prix!
Au-delà des chiffres officiels, il estime que la perte de pouvoir d’achat doit être appréhendée à travers un tableau de bord plus large, intégrant les salaires, les capacités de production et la qualité des données disponibles.
Pour Mouez Soussi, il n’existe pas de véritable contradiction entre le ralentissement de l’inflation mesurée par les statistiques officielles et le sentiment des ménages selon lequel les prix continuent d’augmenter. L’expert estime que les citoyens perçoivent directement la réalité économique à travers leur pouvoir d’achat et leurs dépenses quotidiennes. Il explique que l’indicateur déterminant pour comprendre ce ressenti réside dans la relation entre les revenus et les dépenses. Une baisse du taux d’inflation signifie uniquement que le rythme d’augmentation des prix ralentit. Elle ne signifie pas que les prix ont diminué.
Selon lui, cette distinction est essentielle pour comprendre le décalage entre les statistiques officielles et l’expérience quotidienne des ménages. D’autant que les données permettant de mesurer clairement l’évolution des revenus des Tunisiens restent, à ses yeux, insuffisamment intégrées dans l’analyse.
En prenant comme référence le salaire minimum interprofessionnel garanti (SMIG), Mouez Soussi estime que son évolution reste nettement inférieure à celle des prix. Le même constat s’appliquerait, selon lui, au salaire moyen, dont le rythme de progression demeure moins élevé que celui des prix. L’économiste revient également sur la dernière révision salariale, fixée par la loi et concernant à la fois les secteurs public et privé. Il estime que les augmentations accordées, comprises entre 3,5 % et 4 %, n’ont constitué qu’une compensation limitée face à l’inflation enregistrée depuis le début de l’année.
En prenant comme référence le salaire minimum interprofessionnel garanti (SMIG), Mouez Soussi estime que son évolution reste nettement inférieure à celle des prix. Le même constat s’appliquerait, selon lui, au salaire moyen, dont le rythme de progression demeure moins élevé que celui des prix.
Pour le secteur privé, cette situation aurait également réduit la marge de négociation dont il disposait auparavant pour obtenir des augmentations salariales plus importantes. Désormais, avec des hausses fixées par la loi, les salariés auraient encaissé des augmentations qui, selon lui, ont rapidement été absorbées par la hausse des prix.
Mouez Soussi considère ainsi qu’il est insuffisant d’opposer une « inflation officielle » à une « inflation ressentie ». Pour lui, il faut intégrer dans l’analyse l’évolution des revenus et des salaires afin de mesurer réellement la dégradation du pouvoir d’achat.
Un pouvoir d’achat sous pression
L’expert souligne que le comportement des consommateurs constitue un indicateur révélateur de cette situation. Il observe que les ménages peuvent aujourd’hui rentrer de leurs courses avec beaucoup moins de produits qu’il y a deux ou trois ans, alors même que leurs dépenses ont augmenté. Cette pression se traduit également par une réduction de l’accès à certains produits alimentaires. La viande rouge serait devenue inaccessible non seulement pour les catégories à faibles revenus, mais également pour une partie de la classe moyenne.
Mouez Soussi relève le même paradoxe concernant les poissons et les produits de la mer. Dans un pays disposant de plus de 1 200 kilomètres de côtes, ces produits ne figureraient pourtant plus systématiquement dans le panier de consommation de nombreux ménages. Pour l’économiste, ces situations illustrent une question plus profonde : pourquoi l’économie tunisienne en est-elle arrivée à ce niveau de tension sur les prix et le pouvoir d’achat ?
Le problème dépasse la question des « intermédiaires »
Selon Mouez Soussi, les difficultés actuelles ne peuvent pas être expliquées uniquement par la contrebande ou par le rôle des intermédiaires. Ces phénomènes existent, mais ils ne constituent pas, à ses yeux, le véritable cœur du problème. Le principal enjeu se situe davantage au niveau des capacités productives du pays. L’économiste estime que les structures productives ne parviennent pas à maintenir durablement un rythme de production stable, aussi bien en quantité qu’en qualité.
Il cite notamment la situation de la récolte céréalière. Il relève que les faibles rendements enregistrés ne constituent pas une surprise. La pluviométrie ne suffit pas à garantir une bonne récolte lorsque certains intrants nécessaires à la production ne sont pas disponibles à temps. Il évoque notamment l’absence ou l’insuffisance de produits tels que le DAP et d’autres engrais. L’explication est donc avant tout technique et montre qu’une analyse approfondie des chaînes de production permettrait de mieux comprendre les difficultés rencontrées.
Une inflation qui ralentit, mais une perte de pouvoir d’achat qui s’accumule
Mouez Soussi rappelle que la Tunisie a connu pendant plusieurs années des taux d’inflation supérieurs à 5 %. Le pays a même frôlé les 10 % au début de 2024 avant d’enregistrer progressivement un ralentissement pour atteindre aujourd’hui un niveau proche de 5 %. Cette évolution peut être interprétée comme un relâchement du rythme de progression des prix. Mais, pour les ménages, elle n’efface pas les pertes de pouvoir d’achat déjà subies. L’économiste estime ainsi que les citoyens encaissent une dégradation du pouvoir d’achat à chaque période de hausse des prix. C’est cette accumulation qui contribue à rendre la situation de plus en plus difficile pour les ménages.
« Le vrai problème est celui du diagnostic »
Pour Mouez Soussi, la maîtrise de l’inflation passe d’abord par une amélioration du diagnostic économique. Il considère que l’ordre des priorités en matière de politiques économiques n’est pas toujours conforme aux besoins réels du pays. Il appelle ainsi à rechercher les causes précises des difficultés de production plutôt qu’à intervenir de manière ponctuelle. Pourquoi certaines usines ne fonctionnent-elles pas continuellement ? Pourquoi la production d’électricité est-elle insuffisante ? Pourquoi certains intrants agricoles ne sont-ils pas disponibles à temps ? Pourquoi certains indicateurs de production évoluent-ils à la baisse ?
Pour l’enseignant universitaire, ce sont ces questions concrètes qui devraient être placées au centre des politiques économiques. Il estime qu’il faut « remonter la chaîne » afin d’identifier les causes profondes des dysfonctionnements et les résoudre. Il met également en garde contre les décisions prises sans diagnostic suffisamment précis. Selon lui, certaines mesures peuvent produire des effets pervers ou inverses à ceux recherchés et faire perdre un temps précieux.
La question des données au cœur du diagnostic… mais des réformes qui ne répondent pas toujours aux besoins de l’économie
Mouez Soussi insiste par ailleurs sur l’importance des données fiables. Il affirme que l’État ne dispose pas toujours des informations nécessaires pour établir un diagnostic précis de la situation économique. Il estime que la production de ces données devrait s’appuyer sur un partenariat entre les structures publiques et privées. Lorsque l’administration ne dispose pas des moyens ou des capacités techniques nécessaires, elle pourrait, selon lui, faire appel à des bureaux spécialisés ou à un appui technique.
L’économiste cite plusieurs domaines dans lesquels il estime que les données disponibles sont insuffisantes. Il évoque notamment la difficulté à connaître précisément le nombre de têtes de bétail dans le pays, ainsi que certaines informations relatives au domaine de l’État et à son exploitation.
Mouez Soussi critique une approche qui consisterait à considérer que les problèmes économiques peuvent être résolus essentiellement par des réformes législatives, des décrets ou des décisions administratives. Il cite à cet égard plusieurs exemples, dont celui du crédit personnel sans garantie et celui de la loi sur le chèque. Selon lui, certaines mesures adoptées pour résoudre un problème peuvent, lorsqu’elles ne sont pas suffisamment adaptées aux réalités économiques, créer de nouvelles difficultés.
Il mentionne également la question des déchets : connaître les quantités produites quotidiennement, les capacités de traitement, de recyclage ou d’enfouissement serait, selon lui, indispensable pour établir des politiques adaptées. Pour l’expert, cette faiblesse des données se retrouve ainsi dans plusieurs secteurs de l’économie et complique la mise en place d’un diagnostic pertinent.
Mouez Soussi critique surtout une approche qui consisterait à considérer que les problèmes économiques peuvent être résolus essentiellement par des réformes législatives, des décrets ou des décisions administratives. Il cite à cet égard plusieurs exemples, dont celui du crédit personnel sans garantie et celui de la loi sur le chèque. Selon lui, certaines mesures adoptées pour résoudre un problème peuvent, lorsqu’elles ne sont pas suffisamment adaptées aux réalités économiques, créer de nouvelles difficultés.
Concernant la loi sur le chèque, il estime que les changements intervenus ont contribué à un recours accru à la liquidité. Cette progression de la monnaie liquide pourrait, selon lui, constituer l’une des causes susceptibles d’alimenter l’inflation. L’économiste considère ainsi qu’une meilleure adéquation entre les décisions publiques et les besoins réels de l’économie aurait permis de réduire davantage le rythme de l’inflation.
Revenir aux fondamentaux
Pour Mouez Soussi, la lutte contre l’inflation ne peut donc pas se limiter à observer l’évolution mensuelle de l’indice des prix. Le ralentissement de l’inflation constitue certes une évolution positive, mais il ne signifie pas que les prix ont retrouvé leur niveau antérieur ni que le pouvoir d’achat des ménages s’est rétabli.
La maîtrise de l’inflation reste un défi majeur et que le chemin pour y parvenir demeure lent. Mais pour l’économiste, une première étape s’impose : identifier précisément les problèmes avant de chercher à les résoudre. Un problème correctement ciblé constitue déjà, selon lui, le début d’une solution.
La priorité devrait, selon lui, être donnée à un diagnostic fondé sur des données fiables, à une hiérarchisation pertinente des problèmes et à la réhabilitation des structures productives. Il estime que la maîtrise de l’inflation reste un défi majeur et que le chemin pour y parvenir demeure lent. Mais pour l’économiste, une première étape s’impose : identifier précisément les problèmes avant de chercher à les résoudre. Un problème correctement ciblé constitue déjà, selon lui, le début d’une solution.
