L’initiative de l’Assemblée des représentants du peuple (ARP) d’organiser une séance de dialogue avec le gouvernement au sujet des coupures d’électricité est, sur le papier, un geste démocratique. Elle incarne l’idée d’un pouvoir législatif qui tend la main à l’exécutif pour aplanir les divergences.
Pourtant, le vide des bancs ministériels a transformé cette tentative en une crise, du moins du côté des députés. Loin d’être un simple incident protocolaire, cette absence est le symptôme d’une triple fracture : institutionnelle, doctrinale et psychologique.
La fracture institutionnelle
Le malaise trouve d’abord sa source dans une conception des rôles. Les députés, en tant qu’élus directs de la population, se perçoivent comme la « voix du peuple » brute. Leur approche est ascendante. Ils captent les émotions, les colères et les revendications immédiates des citoyens, souvent exacerbées par la crise économique. Leur texte de loi devient alors un réceptacle de ces réclamations, parfois hétérogènes.
À l’inverse, le gouvernement agit selon une logique descendante et gestionnaire. Son programme est un contrat de mandat, certes politique, mais dont la mise en œuvre est contrainte par des réalités techniques et budgétaires. Pour l’exécutif, un texte de loi n’est pas une pétition. C’est un mécanisme juridique dont il faut évaluer les coûts, les retombées positives et les risques systémiques.
Le choc est donc inévitable. D’un côté, des députés qui veulent voter des lois répondant à l’urgence sociale (embauches dans la fonction publique à titre d’exemple). De l’autre, des ministres qui calculent le déficit public, négocient avec les bailleurs de fonds et savent que ces mêmes lois, si elles sont votées, feront bondir l’inflation ou videront les caisses de l’État. Il ne s’agit pas d’une simple divergence d’opinion, mais d’une opposition entre la légitimité émotionnelle du terrain et la légitimité rationnelle de l’État.
La fracture doctrinale
Les députés, dans leur volonté de se rapprocher des demandes populaires, naviguent souvent dans le champ du souhaitable. Or, une grande partie des revendications actuelles se heurtent aux capacités financières du pays.
Lorsque l’ARP propose des lois non conformes au programme du gouvernement, elle ne critique pas seulement une orientation politique. Elle propose implicitement un autre budget. En l’absence de marges de manœuvre, ces propositions deviennent des « promesses irréalisables » à court terme. Voter certains textes de lois équivaut à signer un chèque sans provision. Le gouvernement se trouve alors dans une position délicate. S’il accepte le dialogue, il doit passer pour le « méchant » qui dit non aux pauvres et aux classes moyennes alors que ce n’est pas le cas.
La fracture psychologique
C’est sans doute le ressort le plus humain de cette absence. Une séance de dialogue à l’ARP n’est pas un échange feutré entre experts. Elle est souvent médiatisée, clivante, et les députés y jouent leur réélection en donnant la parole à une population excédée. Le gouvernement sait que sa réponse technique paraîtra abstraite et cruelle face à une histoire de vie difficile. S’il promet des solutions qu’il ne pourra pas tenir, il se discrédite. Il préfère donc continuer à consacrer son temps à chercher des solutions pratiques et réalisables aux problèmes soulevés au lieu de gérer les crises de colère de députés qui ne veulent pas généralement entendre les limites de la réalité.
A notre avis, le vrai dialogue ne devrait pas porter sur « quoi voter », mais sur « comment faire avec ce que nous avons ». Le jour où cela sera compris par toutes les parties prenantes, une bonne partie de nos problèmes trouvera solution.