Le débat sur les alternatives au financement extérieur reste central dans l’économie tunisienne. Plusieurs observateurs continuent de s’interroger sur la soutenabilité du modèle actuel. Quels sont aujourd’hui les leviers de financement disponibles ? Quel rôle pour les banques tunisiennes ? Quels risques pour le budget 2027 ? Voilà la problématique à laquelle des économistes tentent de répondre.

Il convient de rappeler que les négociations avec le FMI, engagées autour d’un plan de soutien de 1,9 milliard de dollars, n’avaient plus progressé depuis octobre 2022 et ont été définitivement rompues à l’initiative du président de la République. Parmi les raisons invoquées figurent, d’une part, la crainte d’une perte de souveraineté nationale; et, d’autre part, le refus des réformes imposées par l’institution – telles que la réduction progressive des subventions, la privatisation de certaines entreprises publiques ou le gel des recrutements dans la fonction publique –, mesures jugées susceptibles d’alimenter de nouvelles tensions sociales.
Dans ce contexte, le chef de l’État affirmait que « l’alternative est de compter sur nous-mêmes », dans une logique de souveraineté économique. Une position qui apparaît risquée pour un pays traversant une phase particulièrement critique sur les plans économique et financier.
Dès lors, quels sont les leviers de financement actuellement mobilisables ?
Le principal ressort mobilisé par l’État tunisien est un recours massif au marché intérieur, la Banque centrale de Tunisie (BCT) et les banques locales jouant un rôle moteur dans ce dispositif, dans une économie tunisienne structurellement fondée sur l’endettement. Entre 2021 et 2026, l’État a ainsi multiplié les émissions de bons du trésor et sollicité des concours directs de la BCT pour couvrir son déficit budgétaire. La dette intérieure a connu une forte progression, dépassant désormais les 88 milliards de dinars. Tandis que la dette extérieure a été maîtrisée et partiellement désengagée.
Toutefois, ce refinancement interne, qui relève d’une stratégie à court terme, risque de priver les entreprises privées de crédits disponibles. Ce qui pourrait freiner la croissance économique du pays. Si l’économie nationale tient bon et si les réserves de change restent résilientes, c’est en grande partie grâce aux recettes touristiques et, surtout, aux transferts réguliers des Tunisiens résidents à l’étranger (TRE), qui constituent la principale source d’entrée de devises. Parallèlement, la Tunisie doit puiser dans ses réserves pour faire face à ses échéances extérieures. Ce qui limite ses capacités d’importation de matières premières et de produits de base.
Quelle est la structure du financement extérieur de la Tunisie actuellement?
Face aux limites de cette stratégie d’autosuffisance, la Tunisie s’est tournée vers des institutions régionales alternatives, à l’instar de la Banque africaine de développement (BAD) et de l’Afreximbank. Toutefois, la Banque mondiale demeure en pole position, et donc son principal bailleur externe, avec un encours évalué à 14,1 milliards de dinars, soit 19 % du stock total de dette extérieure. Le FMI a été rétrogradé à la troisième position, avec un encours de 5,3 milliards de dinars, après la BAD (8,1 milliards de dinars). L’Afreximbank monte en puissance et se rapproche du FMI, avec 5 milliards de dinars, destinés en partie à soutenir les priorités de développement socio-économique du pays.
Quels risques pour le budget 2027 ?
La stratégie de non-recours au FMI, fondée sur une logique d’autosuffisance souveraine, reste viable à court terme grâce à une mobilisation intensive du marché intérieur. Toutefois, elle devrait atteindre ses limites structurelles dès 2027. À moyen terme, on peut en effet anticiper une éviction, voire un effondrement, de l’investissement privé, une inflation d’origine purement monétaire, une réduction des crédits alloués aux investissements publics pour éviter un défaut de paiement et un endettement extérieur de plus en plus difficile à gérer.
Face à ces risques, le budget 2027 devrait reposer sur une pression fiscale accrue et un recours renforcé aux emprunts bancaires, afin de compenser les déficits de financement liés aux échéances. Il s’accompagnera également d’un strict resserrement des dépenses publiques, le gouvernement cherchant à contenir la progression des dépenses de fonctionnement. Et ce malgré l’augmentation des salaires dans la fonction publique, étalée sur trois ans (2026, 2027, 2028). Toutefois, une désescalade du conflit entre l’Iran et les États-Unis pourrait alléger partiellement les tensions pesant sur le budget 2027.
Ce budget prévoit par ailleurs une mobilisation des recettes fiscales, attendues à environ 47,8 milliards de dinars en 2026, grâce notamment à une fiscalisation accrue de l’économie informelle, à une réforme des subventions et à une maîtrise des investissements publics. En l’absence d’un accord avec le FMI, l’État tunisien devra donc maintenir une politique budgétaire restrictive, couplée à une politique fiscale expansionniste, afin de créer les conditions d’une création de richesse durable et d’un rééquilibrage des comptes publics à long terme.
La Tunisie doit-elle, selon vous, reprendre langue avec le FMI ? Si oui, comment?
Avec des besoins de financement cruciaux, un ralentissement de la croissance économique (le taux étant estimé par le FMI à 2,1 % en 2026) et une pression sur ses réserves de change, la Tunisie doit impérativement reprendre les négociations avec le FMI. L’éventuel accord devra concilier la paix sociale avec le plan de réformes progressif. Alors, quelles sont les mesures à entreprendre par l’Etat tunisien dans le cadre d’un compromis avec le FMI et quels en sont les objectifs poursuivis ?
La Tunisie doit adopter un calendrier de réformes progressif impliquant des ajustements pour la masse salariale publique et les subventions (en ciblant en premier lieu les ménages les plus vulnérables). De même que le pays doit relancer son économie nationale via une stimulation de l’investissement privé, une restructuration des entreprises publiques majoritairement déficitaires et un encouragement des exportations.
La reprise d’un tel dialogue avec le FMI vise une stabilité sur le plan macroéconomique, des réformes structurelles, une amélioration du climat des affaires et un soutien du système financier.
En tout, il s’agit d’un programme souverain et adapté au contexte social sur lequel la Tunisie doit miser pour sortir de l’asphyxie financière. Et ce, en accompagnement du Plan de développement quinquennal 2026-2030.
Quel rôle doit jouer la BCT dans une perspective de reprise des négociations avec le FMI ?
La BCT garantira la crédibilité macroéconomique de la Tunisie à l’égard du FMI en préservant l’indépendance de sa politique monétaire, en maitrisant l’inflation à travers une politique monétaire restrictive, en fiabilisant ses données sur les avoirs nets en devises (établis à 25,5 milliards de dinars à la fin de l’année 2025), et pourquoi pas en attirant les investissements directs à l’étranger (IDE) via une modernisation de la règlementation des changes. Ainsi, la BCT devra rassurer le FMI sur la capacité du pays à honorer ses engagements extérieurs tout en poursuivant ses missions fondamentales.